Les bienfaits du clown et du masque en thérapie
Un nez rouge, un masque, un personnage qui n’est pas tout à fait soi — et pourtant, jamais aussi vrai. Le jeu n’est pas une fuite hors de soi. C’est parfois le chemin le plus direct pour s’y retrouver.
Ce quatrième volet clôt notre série sur les médiations artistiques, après la musicothérapie, la danse-thérapie et l’écriture thérapeutique. Après le son, le geste et le mot : le jeu. 🎭
Deux champs à ne pas confondre
Sous l’expression « thérapie par le jeu », deux pratiques bien distinctes se croisent souvent sans se confondre — et il vaut mieux les séparer avant d’aller plus loin.
- Intervention institutionnelle, souvent hospitalière
- Un clown formé vient à la personne
- Objectif : désamorcer stress, peur, douleur
- Le clown est reçu
- Issu du psychodrame et de la dramathérapie
- La personne endosse elle-même un masque, un rôle
- Objectif : observer une part de soi à distance
- Le personnage est joué
Les deux s’appuient sur le jeu et la mise à distance. Mais l’un est reçu, l’autre est joué. Cette nuance change beaucoup de choses dans la manière de les pratiquer — et c’est elle qui structure tout cet article.
Le clown thérapeutique
Le clown de soin est sans doute la médiation la plus étudiée de cette série — presque exclusivement en contexte hospitalier. Les résultats sont concrets et mesurables :
| Contexte | Effet observé |
|---|---|
| Avant une anesthésie ou un soin invasif | Anxiété significativement réduite chez l’enfant |
| Prise de sang, examens | Moins de pleurs, moins de douleur perçue |
| Hospitalisation prolongée | Sommeil amélioré, durée de séjour parfois réduite |
| Services de psychiatrie infanto-juvénile | Stress ressenti diminué, humeur améliorée |
| Personnes âgées, démence | Effets positifs sur l’humeur et le bien-être |
Le mécanisme documenté est celui du réencadrement humoristique — une situation menaçante devient, l’instant du jeu, un peu moins menaçante. Une étude récente montre même que cette forme de réencadrement réduit l’affect négatif plus efficacement qu’un réencadrement purement rationnel.
La distanciation : le concept clé
Pour comprendre l’autre versant — le masque porté par la personne elle-même — un concept théorique éclaire tout : la distanciation, formulée par le dramathérapeute Robert Landy dès 1985.
Le masque est utilisé comme une technique projective, pour séparer une partie de soi d’une autre. La part masquée, stylisée et dramatique, offre une distance avec la personne.
Autrement dit : le masque n’éloigne pas de soi, il permet de s’observer sans se confondre avec ce qu’on observe. Une étude menée auprès d’adolescents en psychodrame masqué a documenté des effets concrets : une meilleure conscience de soi, une régulation émotionnelle facilitée, un sentiment de calme et de connexion au monde renforcé.
Le masque n’est d’ailleurs qu’un outil parmi une famille plus large de techniques projectives — la dramathérapie y range aussi la poupée, la marionnette, le maquillage ou encore la vidéo. La marionnette suit ce même principe sans être un masque à proprement parler : en cabinet, il arrive qu’une improvisation avec une marionnette permette de nommer directement une problématique qu’on n’arrivait pas à formuler autrement — de la poser devant soi, à distance, pour la regarder sous un angle différent. Cette distanciation par l’objet fonctionne aussi bien chez l’enfant que chez l’adolescent ou l’adulte.
Ce même principe traverse l’improvisation théâtrale et le psychodrame plus largement, utilisés depuis les travaux de Jacob Moreno dans les années 1920 : rejouer, sous une forme distanciée, ce qui est trop proche pour être regardé en face.
Le masque, le jeu et le corps
La danse et la musique permettent souvent une plongée subjective directe — écouter ce qui se passe en soi, le clarifier, s’y connecter, dans un mouvement presque intérieur. Le jeu du clown, lui, montre cette même plongée, autrement : il l’expose, il la donne à voir dans l’instant d’une rencontre.
Dans l’accompagnement en cabinet, une observation revient souvent : le déguisement — quelle que soit sa forme — ouvre un espace de dédramatisation et de prise de recul. Cela survient de manière non directive, par moments spontanés venus de la personne elle-même — jamais sollicité ni suggéré par le cadre thérapeutique, la déontologie l’impose. Ce qu’on n’ose pas regarder en face devient alors une matière avec laquelle jouer. Y compris la honte elle-même : plutôt que de la subir en silence, on la met en scène, on la façonne, on en fait un objet de jeu plutôt qu’un poids qu’on porte seul.
L’image du clown, en particulier, oblige à s’appuyer sur d’autres images de soi que celles qu’on connaît. Ce déplacement modifie, le temps du jeu, le rapport à sa propre image et à son propre corps — et il n’est pas rare qu’un sentiment de liberté en émerge, parfois même une forme d’euphorie une fois les peurs initiales traversées, comme si on posait, un instant, un poids qu’on ne savait même plus qu’on portait.
Ce paradoxe rejoint directement ce que le butô enseigne aussi : se vider d’une identité sociale pour laisser émerger autre chose — non pas une fuite de soi, mais un détour nécessaire pour s’y retrouver autrement. La danse, le son, le mot et le jeu ne sont, au fond, jamais séparés : tout est lié dans le même geste de chercher à se dire.
Jeu thérapeutique ou improvisation théâtrale ?
C’est la confusion la plus fréquente, et elle mérite d’être levée clairement.
- Vise l’apprentissage d’une technique de jeu
- Cherche un résultat scénique
- Évalue, dirige, fait progresser
- Le but est de savoir jouer
- Vise le mieux-être de la personne
- Ne juge jamais la performance
- Accueille, explore, accompagne
- Le but est de se rencontrer soi
Domaines d’application
| Domaine | Effets observés |
|---|---|
| Pédiatrie hospitalière | Anxiété et douleur perçue réduites, meilleur sommeil |
| Adolescents | Conscience de soi, régulation émotionnelle (jeu masqué) |
| Troubles de l’attention (TDAH) | Réduction des comportements agressifs, meilleure concentration |
| Anxiété sociale | Espace sécurisé d’expérimentation relationnelle |
| Personnes âgées, démence | Amélioration de l’humeur et du bien-être |
| Image de soi et sentiment de honte | Dédramatisation, nouveau rapport au corps, sentiment de liberté |
Le jeu dans l’esprit des séances
Le son, le geste, le mot, le jeu : quatre médiations, une même intuition. Aucune n’exclut les autres — elles se répondent, se prolongent, se complètent selon ce que la personne a besoin de traverser à un instant donné.
C’est aussi ce qu’explore l’ esprit des séances : un espace où la création — sonore, gestuelle, écrite ou jouée — précède toujours l’explication.
Ce que le jeu révèle en nous
Le clown et le masque agissent chacun à leur manière — l’un en apaisant une situation menaçante par l’humour, l’autre en offrant une distance sécurisante à travers laquelle s’observer. Les deux passent par le jeu pour atteindre quelque chose de sérieux.
Cette médiation clôt notre série sur les bienfaits des arts-thérapies — sans jamais prétendre remplacer un accompagnement professionnel, mais en rappelant qu’il existe bien des chemins non verbaux vers soi.
Il suffit, parfois, de laisser le masque parler à sa place — et de voir ce qui se révèle. 🎭
Envie d’explorer le jeu comme espace d’expression et de mieux-être ?
Découvrir l’art-thérapieQuestions fréquentes
Quelle différence entre clown thérapeutique et jeu masqué ?
Le clown thérapeutique est reçu — il vient à la personne, en contexte souvent hospitalier. Le jeu masqué est joué par la personne elle-même, pour observer une part de soi à distance.
Faut-il être à l’aise pour parler en public pour en bénéficier ?
Non, c’est même souvent l’inverse : le masque et le personnage protègent justement ceux qui n’oseraient pas s’exprimer à visage nu.
Le jeu thérapeutique est-il un soin médical ?
Non. C’est un accompagnement par la médiation artistique, distinct du soin médical ou psychiatrique, qu’il ne remplace jamais.
Le clown fait-il peur à tous les enfants ?
Non. La peur des clowns concerne environ 1 % des enfants hospitalisés selon les études. Les clowns de soin sont formés à repérer ce refus et à le respecter.
Musicothérapie, danse, écriture ou jeu masqué : laquelle choisir ?
Ce n’est pas toujours une question de choix. Chaque médiation répond à un besoin précis, à un moment donné — le son, le geste, le mot ou le jeu touchent chacun une part différente de soi. Il n’est pas rare qu’une même personne ait besoin de passer par plusieurs canaux, parfois successivement, pour faire lien avec elle-même.
Sources et références
- Bertini, M. et al. (2011) — Clowns benefit children hospitalized for respiratory pathologies. Evidence-Based Complementary & Alternative Medicine.
- Meiri, N. et al. (2016) — The effect of medical clowning on reducing pain, crying, and anxiety in children aged 2–10 undergoing venous blood drawing. European Journal of Pediatrics, 175(3), 373–379.
- Étude pilote (2024) — Short-term effects of clown visits in child and adolescent psychiatric care. PMC.
- Étude (2024) — Medical clowns improve sleep and shorten hospitalization duration in hospitalized children. Scientific Reports.
- Landy, R. (1985) — The image of the mask: Implications for theatre and therapy.
- Étude (2021) — Therapeutic Mask: An Intervention Tool for Psychodrama With Adolescents. PubMed.
- Kedem-Tahar, E. & Felix-Kellermann, P. (1996) — Psychodrama and drama therapy: A comparison. The Arts in Psychotherapy.
- Méta-analyse (2023) — Effectiveness of drama-based therapies on mental health outcomes. Psychology of Aesthetics, Creativity, and the Arts.
