La psychanalyse : fondateurs, histoire et héritage contemporain
Un divan, un silence, une parole qui se cherche. Depuis plus d’un siècle, cette scène a façonné toute notre manière de penser l’esprit humain — bien au-delà de ceux qui l’ont réellement pratiquée.
La psychanalyse a donné à l’Occident un vocabulaire entier : inconscient, refoulement, transfert, complexe. Elle a aussi essaimé, s’est scindée, s’est parfois reniée elle-même — et continue, aujourd’hui, à dialoguer (ou à s’affronter) avec les neurosciences et l’intelligence artificielle.
Cet article retrace ses origines, ses fondateurs, ses grandes filiations dans le monde, et ce qu’il en reste, un siècle plus tard, dans une pratique comme l’art-thérapie. 🛋️
Freud et la naissance de la psychanalyse
À Vienne, à la toute fin du XIXe siècle, un jeune neurologue nommé Sigmund Freud revient de Paris, où il a observé les leçons de Charcot sur l’hystérie, avec une conviction encore floue : certains symptômes du corps trouvent leur origine ailleurs que dans le corps lui-même.
Avec Josef Breuer, il publie en 1895 les Études sur l’hystérie, où apparaît pour la première fois l’idée d’une cure par la parole. Puis, en 1900, la publication de L’Interprétation du rêve pose l’acte de naissance symbolique de la psychanalyse : le rêve y est présenté comme la voie royale vers l’inconscient.
Freud fonde en 1902 la Société psychologique du mercredi, qui deviendra la Société psychanalytique de Vienne. Le mouvement s’organise, se structure, gagne une reconnaissance internationale — non sans susciter, très tôt, de vives résistances dans le monde médical.
La rupture avec Jung
Carl Gustav Jung, psychiatre suisse brillant, devient dans les années 1900 le disciple le plus prometteur de Freud — celui qu’il pressent un temps comme son héritier naturel, capable de porter la psychanalyse au-delà du cercle viennois.
La rupture, consommée en 1913, tient à un désaccord de fond : Jung refuse de faire de la libido une énergie strictement sexuelle. Il développe sa propre voie, la psychologie analytique, autour de concepts qui lui sont propres : l’inconscient collectif, les archétypes, le processus d’ individuation — une quête d’unification du soi qui traverse toute une vie.
Binswanger, le cousin phénoménologique
Ludwig Binswanger occupe une place à part. Psychiatre suisse, il entretient avec Freud une amitié et une correspondance qui dureront trente ans — mais il n’est pas, à proprement parler, un psychanalyste. Nourri de la phénoménologie de Husserl puis de Heidegger, il fonde dans les années 1920 la Daseinsanalyse — l’analyse existentielle.
Leur dialogue, entamé dès 1907, traverse cinq étapes : l’apprentissage, la pratique, la critique, l’alternative, puis la réconciliation. Binswanger reproche à Freud son naturalisme et sa notion de pulsion — il leur oppose une pensée de l’existence, héritée de l’ontologie heideggerienne.
Binswanger n’est donc pas un cofondateur de la psychanalyse, mais son plus proche dissident phénoménologique — une pensée sœur, construite en dialogue critique plutôt qu’en filiation directe. Sa Daseinsanalyse influencera durablement la psychiatrie existentielle et certaines approches centrées sur le corps vécu.
Un arbre généalogique dans le monde
Depuis Vienne, la psychanalyse s’est diffusée en autant de courants que de villes qui l’ont accueillie — chacune y ajoutant sa propre lecture :
| Foyer | Figure(s) | Orientation |
|---|---|---|
| Vienne (origine) | Freud | Inconscient, pulsion, appareil psychique |
| Zurich | Jung | Inconscient collectif, archétypes |
| Londres | Melanie Klein, Anna Freud | Psychanalyse de l’enfant, relations d’objet |
| Londres (2e génération) | Winnicott | Espace transitionnel, environnement suffisamment bon |
| Paris | Lacan, Dolto | Structuralisme, retour à Freud, image du corps |
| États-Unis | Hartmann, Kris | Ego psychology, adaptation au réel |
Cette dispersion géographique n’est jamais un simple hasard : chaque contexte culturel a infléchi la théorie à sa manière — plus structuraliste et linguistique à Paris, plus pragmatique et adaptative aux États-Unis, plus centrée sur la relation précoce à Londres.
Anna Freud, Winnicott, Dolto
Trois figures, en particulier, ont façonné une psychanalyse plus proche de l’enfance, du jeu et du corps — un terrain qui parle directement à toute pratique de médiation créative.
| Figure | Apport clé |
|---|---|
| Anna Freud | Fille de Freud, elle fonde la psychanalyse de l’enfant et théorise les mécanismes de défense du Moi |
| Donald Winnicott | L’objet transitionnel, le holding, la « mère suffisamment bonne » ; le jeu comme espace de créativité et de construction du self |
| Françoise Dolto | L’image inconsciente du corps, la parole adressée même au nourrisson, la diffusion grand public de la psychanalyse en France |
Cette idée du jeu comme espace transitionnel entre soi et le monde, entre le dedans et le dehors, irrigue directement les pratiques de médiation artistique — bien au-delà du cadre strict de la cure analytique.
La psychanalyse à l’ère des neurosciences et de l’IA
En 1952, l’arrivée de la chlorpromazine — premier grand médicament antipsychotique — marque un tournant décisif. La psychiatrie découvre qu’une molécule peut modifier radicalement une psychose. Elle n’a alors plus besoin de la psychanalyse pour se légitimer : elle se dote de ses propres cibles biologiques. La séparation devient, dès cette date, presque totale : deux disciplines, deux définitions du soin, deux langages qui cessent de se parler.
Dans les années 1980-2000, l’essor de l’imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle) fait espérer une réunification : voir enfin la dépression, localiser la conscience. Cet espoir ne s’est pas pleinement réalisé — le cerveau observé ne dit rien de pourquoi quelqu’un se met à pleurer pour la première fois à cinquante ans.
Des chercheurs comme Mark Solms tentent de faire dialoguer les deux champs — notamment autour du principe d’énergie libre de Karl Friston, qui offre un langage commun entre les modèles neuroscientifiques et les concepts psychanalytiques d’associativité et de symbolisation.
Quant à l’intelligence artificielle, elle interroge la discipline d’une manière presque inédite. Le colloque international de Cerisy (Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, Normandie), à venir du 21 au 27 août 2026 — « La psychanalyse altérée ? Écouter, transformer, transmettre, aujourd’hui », dirigé notamment par Jean-François Chiantaretto et Arlette Lecoq — en dit déjà quelque chose dans son argumentaire : la psychiatre et psychanalyste belge Arlette Lecoq y pose la question en ces termes — après les blessures narcissiques infligées par l’héliocentrisme, l’évolution des espèces et la découverte de l’inconscient lui-même, l’IA et la robotisation ne seraient-elles pas en train d’en infliger une quatrième à l’humanité ?
La question mérite un traitement à part entière — nous lui consacrons un article dédié, où l’on revient aussi sur les deux blessures qui l’ont précédée, Copernic et Darwin, et sur ce que la créativité peut offrir face à ce type de blessure.
L’IA s’invite aussi très concrètement dans le soin psychique — comme outil d’aide au diagnostic ou au suivi — sans jamais, pour l’heure, prétendre remplacer ce qu’un psychanalyste défendrait comme irréductible : la présence d’un sujet, singulier, face à un autre sujet.
De la rêverie sur le divan à la rêverie créatrice
Il existe une lecture possible, personnelle, de tout ce parcours — sans prétendre qu’elle fasse consensus. Elle vient d’une formation d’inspiration lacanienne et d’une psychanalyse suivie à titre personnel, plus que d’un enfermement dans une doctrine.
Ce n’est pas un fait établi, mais une manière de tenir ensemble un héritage théorique et une pratique corporelle et créative. Ce que Winnicott disait du jeu — cet espace où l’on devient enfin soi-même — se retrouve, presque mot pour mot, dans ce que l’esprit des séances cherche à ouvrir : un espace où la création précède l’explication, où quelque chose se dit avant même d’être nommé.
C’est aussi ce que le butô enseigne à sa manière : laisser émerger, sans le forcer, ce qui d’ordinaire reste tu. Le divan avait le silence et l’écoute ; la médiation artistique a le geste et la matière. Deux chemins, une même intuition sur ce qui nous échappe et cherche, malgré tout, à se dire.
Ce qu’il en reste, un siècle plus tard
La psychanalyse n’a jamais cessé de se transformer, de se contredire, de se réinventer — depuis la rupture avec Jung jusqu’au dialogue contemporain, souvent tendu, avec les neurosciences et l’intelligence artificielle.
Ce qui demeure, à travers toutes ses mutations, c’est une conviction têtue : qu’il y a, derrière chaque symptôme, quelqu’un — un sujet singulier, dont l’histoire ne se réduit jamais tout à fait à une explication.
Et cette rencontre, sous une forme ou sous une autre — divan, jeu, mouvement, argile — continue de se chercher, un siècle après Vienne. 🕯️
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Découvrir l’art-thérapieQuestions fréquentes
Qui a fondé la psychanalyse ?
Sigmund Freud, à Vienne, à partir des années 1890, avec la publication fondatrice de L’Interprétation du rêve en 1900.
Pourquoi Jung a-t-il rompu avec Freud ?
Principalement sur la nature de la libido — Jung refusait d’en faire une énergie strictement sexuelle — et sur le concept d’inconscient collectif, absent chez Freud.
Binswanger était-il psychanalyste ?
Non, pas à proprement parler. Ami proche de Freud, il a fondé un courant distinct, la Daseinsanalyse, en dialogue critique avec la psychanalyse plutôt qu’en son sein.
La psychanalyse est-elle validée par les neurosciences ?
Partiellement, et le débat reste ouvert. La neuropsychanalyse tente des ponts conceptuels, mais les deux disciplines gardent des méthodes et des objets différents.
Quel lien entre psychanalyse et art-thérapie ?
Les deux explorent l’inconscient et le vécu subjectif, mais par des voies différentes — la parole et le rêve pour l’une, le geste et la création pour l’autre. Certains praticiens, dont l’auteur de cet article, y voient une filiation plus qu’une rupture.
Sources et références
- Freud, S. & Breuer, J. (1895) — Études sur l’hystérie.
- Freud, S. (1900) — L’Interprétation du rêve.
- Binswanger, L. (1957) — Sigmund Freud: Reminiscences of a Friendship. Grune & Stratton.
- Journal of Phenomenological Psychology (2018) — Binswanger, Daseinsanalyse and the Issue of the Unconscious.
- Winnicott, D. W. (1971) — Jeu et réalité : l’espace potentiel. Gallimard.
- Dolto, F. (1984) — L’Image inconsciente du corps. Seuil.
- ScienceDirect — Psychanalyse, neurosciences et subjectivités ; travaux de Mark Solms et Karl Friston sur la neuropsychanalyse.
- Colloques de Cerisy (2026) — La psychanalyse altérée ? Écouter, transformer, transmettre, aujourd’hui. Direction : J.-F. Chiantaretto, E. Corin, G. Gaillard, A. Lecoq. Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, à venir du 21 au 27 août 2026 ; argumentaire de la communication annoncée d’Arlette Lecoq, « Les blessures narcissiques infligées à l’humanité ».
