Structure, caractère, symptôme : le modèle de Jean Bergeret
Imaginez une maison. Ses fondations et ses murs porteurs ont été coulés il y a longtemps — on ne les change plus. Mais les meubles, les couleurs, l’agencement des pièces : tout cela peut se transformer, encore et encore.
C’est l’image la plus parlante pour comprendre le modèle de Jean Bergeret, psychiatre et psychanalyste français, qui distingue dans toute personnalité ce qui relève d’une structure stable et ce qui relève d’un aménagement mobile. 🏠
Qui était Jean Bergeret ?
Psychiatre, psychanalyste et professeur émérite de psychologie à l’université Lumière Lyon 2, Jean Bergeret (1923-2016) a passé des décennies à travailler une question apparemment simple : comment distinguer ce qui, chez une personne, est profond et durable de ce qui est superficiel et modifiable ?
Son ouvrage de référence, La personnalité normale et pathologique (1974), reproche à la psychiatrie de son époque d’avoir confondu les niveaux — mélangeant symptômes visibles, traits de caractère et organisation profonde, au point de produire des catégories bancales.
Son projet : proposer une hiérarchie claire, où chaque phénomène observé trouve son niveau de lecture. C’est de là que vient la métaphore de la maison, largement utilisée en formation pour rendre son modèle accessible.
La métaphore du cristal
La maison est une image pédagogique commode, mais ce n’est pas celle que Bergeret employait lui-même. Il reprenait une métaphore de Freud, bien plus précise — celle du cristal :
— Sigmund Freud, cité par Jean Bergeret
Ce que dit cette image est plus subtil que la maison : la structure n’est pas visible tant que rien ne survient. Elle ne se révèle que dans la manière dont quelqu’un se fragilise, ou s’effondre, face à une épreuve. Les lignes de rupture étaient là depuis toujours — simplement, on ne les voyait pas.
Trois niveaux : structure, caractère, symptôme
Le cœur du modèle tient dans cette distinction — et c’est là que la maison redevient utile :
L’erreur que Bergeret cherche à éviter : traiter un symptôme comme s’il révélait directement la structure, ou inversement croire qu’une structure explique tout d’un comportement. Chaque niveau demande sa propre lecture.
En pratique, à quoi ça ressemble ?
Prenons quelqu’un qui consulte après un licenciement. Voici comment les trois niveaux se distinguent dans une même situation :
| Niveau | Ce qu’on observe | Ce que ça dit |
|---|---|---|
| Symptôme | « Je ne dors plus depuis trois semaines » | Une manifestation actuelle, liée à un événement précis — susceptible de s’apaiser |
| Caractère | « J’ai toujours eu besoin de tout contrôler » | Une manière d’être installée de longue date, mais qui peut évoluer |
| Structure | Rien de directement observable | Se devine seulement dans la façon dont la personne encaisse l’épreuve, ou vacille |
Autre exemple, plus parlant encore : deux personnes traversent la même rupture amoureuse. La première vit une période douloureuse, parfois très intense, mais garde le fil de qui elle est — elle souffre dans son monde. La seconde voit vaciller quelque chose de plus fondamental : le sentiment même d’exister, la frontière entre soi et le reste.
Deux structures et un entre-deux
Bergeret ne reconnaît que deux structures véritables — au sens d’organisations profondes, stables, définitivement constituées :
| Organisation | Ce qui la caractérise |
|---|---|
| Structure névrotique | Le conflit se joue à l’intérieur du sujet ; le rapport à la réalité reste préservé |
| Structure psychotique | Le rapport à la réalité lui-même est atteint dans son organisation |
| États-limites (astructuration) | Ni l’une ni l’autre : une organisation qui n’a jamais achevé de se fixer, plus instable, plus mobile |
Le terme d’astructuration est important : pour Bergeret, les états-limites ne sont pas une troisième structure, mais justement l’absence de fixation structurelle définitive. C’est ce qui les rend à la fois plus fragiles et, paradoxalement, plus ouverts au changement.
Une précision qui rassure souvent : pour la théorie psychanalytique, la structure névrotique est celle de la grande majorité des humains — ce n’est pas en soi une pathologie, plutôt l’organisation psychique la plus répandue. La structure psychotique, elle, reste rare en tant que structure stable. Ceci reste une affirmation théorique propre à la psychanalyse, pas une statistique de population vérifiée par des études épidémiologiques — ces organisations ne se mesurent pas par sondage.
Deux, trois, ou aucune ? Panorama des modèles
Voici un point qui déroute souvent : selon l’école dans laquelle on a été formé, on n’apprend pas le même nombre de structures. Ce n’est pas une contradiction — ce sont des découpages différents du même terrain clinique.
Bergeret face à Lacan : la question de la perversion
- Deux structures : névrotique et psychotique
- Les états-limites = une astructuration entre les deux
- La perversion relève d’un aménagement, pas d’une structure
- Critère : la stabilité de l’organisation
- Trois structures : névrose, psychose, perversion
- Chacune définie par son mécanisme propre
- Névrose = refoulement ; psychose = forclusion ; perversion = déni
- Critère : le rapport au langage et à la loi symbolique
La divergence porte sur le statut de la perversion. Pour Lacan, c’est une structure à part entière, organisée par un mécanisme spécifique — le déni, distinct du refoulement névrotique et de la forclusion psychotique. Pour Bergeret, elle ne constitue pas une organisation assez stable et distincte pour mériter ce statut.
Kernberg : le versant nord-américain
Aux États-Unis, le psychanalyste Otto Kernberg a développé un modèle voisin mais plus opérationnel, articulé autour de trois niveaux d’organisation : névrotique, borderline et psychotique. Sa spécificité : il propose des critères d’évaluation explicites — l’intégration de l’identité, la nature des mécanismes de défense, l’épreuve de réalité, la qualité des relations d’objet.
Cette précision a permis de développer de véritables outils d’entretien structuré, utilisables en recherche — ce que le modèle de Bergeret, plus théorique, n’a jamais permis.
Le tournant dimensionnel : PDM-2, CIM-11, DSM-5
Depuis une quinzaine d’années, un déplacement de fond s’opère : on abandonne l’idée de catégories tranchées au profit d’une lecture dimensionnelle, en degrés plutôt qu’en cases.
| Référentiel | Ce qu’il propose |
|---|---|
| PDM-2 (Manuel diagnostique psychodynamique) |
Une échelle continue de 1 à 10 du niveau d’organisation, avec un niveau de santé ajouté au-dessus du névrotique — et une évaluation croisée des styles de personnalité |
| CIM-11 (OMS, 2022) |
Abandon officiel des catégories : un degré de sévérité + cinq domaines de traits |
| DSM-5-TR (section alternative) |
Un modèle dimensionnel proposé en parallèle des catégories historiques |
Ce que révèle ce panorama : tous ces modèles observent en réalité des éléments très proches — le mode relationnel, la nature de l’angoisse, les mécanismes de défense, le rapport à l’identité. Ils les organisent simplement de manière différente, et les nomment autrement selon qu’on se trouve en Europe ou en Amérique du Nord.
Retenir cette diversité, c’est comprendre quelque chose d’important : ces modèles sont des outils de pensée, pas des vérités anatomiques. Ils découpent le réel clinique, chacun à sa manière, selon ce qu’ils cherchent à éclairer.
Ce que le modèle permet — et ses limites
Ce que le modèle apporte : une hiérarchie de lecture. Il évite de surinterpréter un symptôme passager comme s’il révélait toute une personnalité, et rappelle qu’un travail thérapeutique agit surtout sur l’aménagement — pas sur les fondations.
Bergeret lui-même émettait d’ailleurs de fortes réserves sur la valeur des diagnostics structurels chez l’enfant et l’adolescent — reconnaissant qu’à ces âges, une structure peut encore évoluer. Une prudence qui rappelle qu’un modèle vaut surtout par la manière dont on s’en sert.
Ce que ça change dans l’accompagnement
Ce modèle, même discuté, change quelque chose de concret dans une posture d’accompagnement : il rappelle qu’on ne travaille pas sur les fondations de quelqu’un. On travaille avec ce qui est mobile — l’aménagement, la manière d’habiter sa maison, pas ses murs porteurs.
C’est aussi pour cette raison que l’ art-thérapie ne propose jamais d’interprétation des productions, même quand elle est demandée : proposer des hypothèses de travail ouvertes plutôt que des verdicts, c’est précisément respecter le fait qu’on ne connaît jamais complètement la maison de l’autre.
Cette hiérarchie de lecture s’inscrit dans un héritage plus large, celui de la psychanalyse — dont l’art-thérapie constitue, à sa manière, une transformation contemporaine.
Habiter, plutôt que reconstruire
Le modèle de Bergeret ne dit pas qui l’on est. Il propose une manière de distinguer ce qui, en nous, tient de l’ossature et ce qui tient du mobilier — sans jamais réduire une personne à une catégorie.
Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel : moins dans le diagnostic que dans ce qu’on fait, ensuite, de ce qu’on a compris. 🏠
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Découvrir l’art-thérapieQuestions fréquentes
Peut-on déterminer sa propre structure ?
Non. Ce type d’évaluation relève d’un travail clinique approfondi mené par un professionnel formé, sur la durée — jamais d’une lecture ou d’un test en ligne.
Une structure peut-elle changer ?
Selon Bergeret, non chez l’adulte — elle est fixée précocement. Il reconnaissait toutefois qu’à l’adolescence, une structure peut encore évoluer.
Pourquoi certains parlent de trois structures et d’autres de deux ?
C’est une divergence d’écoles. La tradition lacanienne distingue trois structures (névrose, psychose, perversion) ; Bergeret n’en reconnaît que deux, la perversion relevant pour lui d’un aménagement. Kernberg, aux États-Unis, en propose trois autres (névrotique, borderline, psychotique), et les référentiels récents comme la CIM-11 abandonnent même l’idée de catégories au profit d’une lecture en degrés.
Ce modèle est-il scientifiquement validé ?
Non au sens expérimental. C’est un modèle théorique issu de la clinique psychanalytique, utile comme outil de pensée mais discuté, y compris parmi les psychopathologues.
À quoi sert ce modèle en art-thérapie ?
Il rappelle qu’un accompagnement travaille sur ce qui est mobile, pas sur l’organisation profonde — ce qui invite à la prudence et à des hypothèses ouvertes plutôt qu’à des interprétations fermées.
Sources et références
- Bergeret, J. (1974) — La personnalité normale et pathologique : les structures mentales, le caractère, les symptômes. Dunod (rééd. 2021).
- Bergeret, J. (1974) — Caractères et structures : réflexions à partir de la psychopathologie psychanalytique. Bulletin de psychologie, 27(311), 656-661.
- Bergeret, J. (1984) — La dépression et les états-limites. Payot.
- Freud, S. (1932) — Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse ; métaphore du cristal.
- Garrabé, J. (2000) — De l’emploi du mot « structure » en psychiatrie. Évolution psychiatrique, 65(3).
- Lacan, J. — Séminaires ; distinction névrose / psychose / perversion selon les mécanismes de refoulement, forclusion et déni.
- Kernberg, O. (2004) — Agressivité, narcissisme et autodestruction dans la relation psychothérapeutique ; modèle des trois niveaux d’organisation de la personnalité.
- Lingiardi, V. & McWilliams, N. (dir., 2017) — Psychodynamic Diagnostic Manual (PDM-2). Guilford Press.
- Organisation mondiale de la santé (2022) — Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11) ; approche dimensionnelle des troubles de la personnalité.
