De la caverne au jardin suspendu : une vision de l’art-thérapie
Avant les Jardins Suspendus, il y avait une image beaucoup moins présentable : celle d’une chasse d’eau.
Elle disait quelque chose de juste, pourtant — quelque chose que le jardin, seul, aurait risqué de rendre trop joli : le corps sait évacuer. Il faut simplement, parfois, lui en créer les conditions. Rien de poétique là-dedans. Du besogneux, de l’organique, du nécessaire.
Cet article raconte le chemin qui va de cette image crue à celle d’un jardin suspendu — et ce que cette généalogie dit d’une manière d’accompagner par la création. 🌱
Un nom qui trompe
Disons-le franchement : « Jardins Suspendus » évoque d’abord Babylone. Des terrasses végétales, une merveille du monde antique, peut-être un lieu touristique. Une affaire de hauteur, en tout cas — d’architecture.
Ce n’est pas du tout ce dont il s’agit. Le mot suspendu, ici, n’est pas géographique. Il est temporel.
Le mot jardin, lui, tient parfaitement. Il porte tout ce qu’il faut : la patience, les saisons, ce qui pousse sans qu’on le tire, et l’idée qu’on ne fabrique pas une plante — on lui prépare un terrain.
Reste l’origine, la chasse d’eau. Elle n’a pas été remplacée par pudeur, mais parce qu’elle ne disait qu’une moitié du mouvement : l’évacuation. Le jardin dit l’autre moitié — ce qui, ensuite, se transforme et pousse. Le compost n’est rien d’autre que cela : des déchets devenus terreau. C’est exactement le mouvement du failli jailli : ça part du bas, et ça devient un jardin.
La caverne : reconnaître les ombres
L’allégorie de la caverne, au livre VII de La République, est probablement la page la plus commentée de toute la philosophie occidentale. Des hommes enchaînés depuis toujours face à une paroi ; derrière eux un feu ; sur la paroi, des ombres qu’ils prennent pour la réalité elle-même.
Chez Platon, cette allégorie parle de connaissance et d’éducation. Elle n’a rien de thérapeutique — il faut le dire clairement plutôt que de lui faire dire autre chose. Mais l’image, elle, déborde son auteur : nous sommes tous, à un moment, enchaînés à des habitudes, des croyances, des blessures, des conditionnements qui nous font prendre les ombres pour le réel.
Le butô, ou sortir de l’obscurité par le corps
Une danse a fait de cette obscurité son point de départ. Le butô, né au Japon en 1959, est parfois traduit par « danse des ténèbres ». Le danseur ne représente pas : il attend. Il se vide. Et à un moment, un mouvement minuscule apparaît — non pas parce qu’il a été décidé, mais parce qu’il est devenu possible.
De la danse des ténèbres aux mouvements de vie : la formule décrit un passage, pas un objectif. Et c’est peut-être là que la caverne cesse d’être une métaphore scolaire pour devenir une expérience concrète — celle d’un corps qui, dans le noir, retrouve un geste.
Le jardin : cultiver ce qui pousse
Sortir de la caverne ne suffit pas. Avoir vu la lumière ne dit rien de ce qu’on en fait. C’est là que la seconde image prend le relais : après la prise de conscience, la croissance.
La référence la plus solide, et la plus reconnaissable, tient en cinq mots. À la fin de Candide, en 1759, Voltaire fait dire à son personnage : Il faut cultiver notre jardin. Ce jardin n’est pas qu’un potager : la plupart des commentateurs y lisent une métaphore du travail sur soi et de la responsabilité concrète, préférés à la spéculation abstraite.
Ce que Platon dit vraiment du jardin
Platon ne parle jamais de jardin intérieur. Mais il emploie deux images horticoles remarquables, et elles sont plus précises que la formule moderne :
| Passage | L’image | Ce qu’elle dit |
|---|---|---|
| Phèdre 276b-277a |
Les jardins d’Adonis — des graines semées en pot, qui poussent très vite et meurent aussitôt | Le bon cultivateur choisit sa terre et accepte le temps de maturation. Ce qui pousse trop vite n’a pas de racines |
| La République livre III, 401b-c |
Grandir comme dans un pâturage de plantes vénéneuses | Ce dont on nourrit l’âme finit par y pousser. L’environnement n’est jamais neutre |
L’image des jardins d’Adonis mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est une critique — et une critique redoutablement actuelle. Ce qui pousse spectaculairement vite, sans terre et sans durée, meurt aussi vite. C’est peut-être la meilleure objection antique à tout ce qui promet une transformation rapide.
La suspension : quand le temps cesse d’exiger
Reste le mot le plus mal compris, et le plus important. Les Grecs avaient deux mots pour le temps, et toute la question tient dans leur écart :
C’est cela, un jardin suspendu : un espace où l’on ne doit rien produire dans un délai. Où l’on peut ne rien faire de rentable. Où l’échec d’un projet n’est pas un échec mais une information.
Le Ma japonais : l’intervalle qui relie
La langue japonaise dispose d’un mot pour cet entre-deux : le Ma (間). Il désigne l’intervalle — mais un intervalle qui relie plutôt qu’il ne sépare. Le silence entre deux notes n’est pas une absence de musique : il est ce qui fait la musique. Le vide entre deux pierres d’un jardin sec n’est pas un manque : il est ce qui donne aux pierres leur présence.
Cette notion éclaire mieux le mot « suspendu » que toute référence à Babylone. Ce n’est pas un lieu élevé. C’est un intervalle habitable.
Trois appuis théoriques
Ces images ne flottent pas seules. Trois auteurs, venus de trois horizons différents, leur donnent une assise — et le troisième vient de l’art-thérapie elle-même, ce qui n’est pas rien.
Winnicott : l’espace transitionnel
Donald Winnicott a décrit une aire d’expérience qui n’est ni tout à fait intérieure, ni tout à fait extérieure — l’aire du jeu, de la création, de la symbolisation. Ni chez soi, ni au travail, ni à l’hôpital : un entre-deux où quelque chose peut advenir parce que rien n’y est encore assigné.
C’est la charpente invisible de tout ce qui précède. Le jardin suspendu est un espace transitionnel — et c’est aussi ce que Bachelard décrivait à la même époque, dans une autre langue, sous le nom de dialectique du dehors et du dedans.
Hillman : la graine, et son revers
Dans Le Code de l’âme (1996), James Hillman propose ce qu’il appelle la théorie du gland : chaque personne porterait déjà une orientation singulière, comme le gland contient le chêne. Le travail thérapeutique ne consisterait pas à fabriquer quelqu’un, mais à permettre à cette graine de pousser.
Détail qui referme élégamment la boucle : Hillman s’appuie explicitement sur le Mythe d’Er, au dernier livre de La République. La graine et la caverne viennent du même texte.
Stitelmann : le jardinier poïécologique
C’est l’appui le plus précieux, parce qu’il vient de l’intérieur de la discipline. En 2006, dans la revue Art & Thérapie, l’art-thérapeute genevois Jacques Stitelmann publie une critique du concept de cristallisation de Paolo Knill.
Son reproche : le cristal suppose une épuration, une clarté finale, une forme achevée et belle — attitude qu’il qualifie d’apollinienne. Or tout processus vivant produit des scories, des salissures, des ratés. Il propose donc d’ajouter une seconde métaphore : le compostage, où les déchets ne sont pas écartés mais deviennent la matière première de la transformation.
Et une formule de lui, qui vaut toutes les théories du Kaïros : l’atelier est un dispositif de l’échec du projet. Ce qui rate n’y est pas un accident à corriger. C’est souvent l’endroit où quelque chose commence.
Du corps au corpsyché
Il manque un mot à tout cela. Parler du « corps » suggère un objet séparé, qu’on soignerait d’un côté pendant que l’esprit se soignerait de l’autre. Parler de « psyché » fait l’inverse. Aucun des deux ne dit ce qui se passe réellement quand quelqu’un crée.
Ce mot a une conséquence pratique sur la posture. Si le corps et la psyché ne sont pas deux territoires, alors accompagner ne consiste pas à traduire l’un dans l’autre. Il ne s’agit pas de déchiffrer ce qu’un mouvement « voudrait dire », ni d’interpréter une production. Rien n’est conservé, rien n’est exposé, rien n’est décodé — même quand l’interprétation est demandée.
Ce qui se propose à la place : des hypothèses de travail, ouvertes, révisables. Une lecture offerte, jamais imposée. C’est ce que l’esprit des séances cherche à tenir concrètement.
Ce que ce n’est pas
Un vocabulaire poétique attire les confusions. Autant les lever.
- Une méthode avec des étapes à suivre
- Une promesse de transformation rapide
- Un soin médical ou psychiatrique
- Un décodage de ce que les créations « signifient »
- Une spiritualité, ni une croyance à partager
- Un dispositif, souple par construction
- Un accompagnement qui accepte la durée
- Un complément, jamais un substitut
- Un espace où la création précède l’explication
- Une manière de travailler, avec ses limites
Un mot sur les sources convoquées ici : Platon, Voltaire, Winnicott, Hillman, Bachelard, Stitelmann. Aucune ne « prouve » quoi que ce soit. Ce sont des appuis pour penser, pas des preuves d’efficacité. Les données cliniques sur les médiations artistiques existent — nous les traitons ailleurs, dans notre série sur les bienfaits des arts-thérapies — et elles relèvent d’un autre registre que celui-ci.
À retenir
- Suspendu ne veut pas dire en hauteur. Le mot est temporel, pas géographique : un temps qui cesse d’exiger.
- L’origine n’était pas poétique. Avant le jardin, il y avait une chasse d’eau — le corps sait évacuer, il faut lui en créer les conditions.
- La caverne, puis le jardin. Reconnaître ses ombres ne suffit pas ; encore faut-il cultiver ce que cette lumière rend possible.
- Platon ne parle pas de jardin intérieur. Il parle des jardins d’Adonis : ce qui pousse trop vite n’a pas de racines.
- Kaïros ne se programme pas. On ne peut que desserrer Chronos et lui laisser une place.
- Le déchet est une ressource. Le compost, chez Stitelmann, complète le cristal : les ratés font partie de la matière.
- L’atelier est un dispositif de l’échec du projet. Ce qui rate n’est pas un accident à corriger.
- Corpsyché. Ni le corps seul, ni la psyché seule — ce qui se manifeste quand un geste porte déjà une pensée.
- On ne tire pas sur une plante pour la faire pousser. On prépare un terrain, et on attend.
Préparer un terrain, pas faire pousser
Rien de tout cela ne prétend faire grandir quiconque. La distinction est petite mais elle change tout : on ne fait pas pousser les gens. On prépare un lieu où ils pourront, peut-être, recommencer à pousser.
Pour le reste — ce qui se passe concrètement, ce qui se joue en séance, les objets, les silences, les gestes — il faut aller voir de plus près du côté de l’esprit des séances. 🌱
Envie d’explorer la création comme espace d’expression et de mieux-être ?
Découvrir l’art-thérapieSources et références
- Platon — La République, livre VII (allégorie de la caverne, 514a-520a), livre III (401b-c, le pâturage de plantes vénéneuses), livre X (Mythe d’Er, 614b-621d).
- Platon — Phèdre, 276b-277a (les jardins d’Adonis et la culture de l’âme).
- Voltaire (1759) — Candide, ou l’Optimisme, chapitre XXX.
- Winnicott, D. W. (1971) — Jeu et réalité : l’espace potentiel. Gallimard.
- Hillman, J. (1996) — The Soul’s Code: In Search of Character and Calling ; trad. fr. Le Code de l’âme. Random House / Robert Laffont.
- Stitelmann, J. (2006) — Entre cristal et compost : une réflexion théorique à partir de la clinique. Art & Thérapie, n° 94-95, p. 69-81, INECAT.
- Knill, P. J. (1995) — Minstrels of Soul, Palmerston ; théorie de la cristallisation discutée par Stitelmann.
- Bachelard, G. (1957) — La Poétique de l’espace. PUF.
