La Synergologie : que vaut vraiment le décodage du langage corporel ?
Lire les pensées de quelqu’un à partir d’une main posée sur le menton ou d’un regard qui s’échappe : la promesse est séduisante. C’est celle de la synergologie, une méthode de décodage du langage corporel née en France dans les années 1990 et enseignée aujourd’hui dans de nombreux pays.
Mais que vaut-elle vraiment ? Cet article présente ce que propose la synergologie, ce qu’en dit la recherche scientifique, et ce que l’on peut retenir d’utile pour observer le langage corporel sans le surinterpréter.
Partie 1
Qu’est-ce que la synergologie ?
La synergologie a été créée en 1996 par Philippe Turchet, docteur en sciences du langage. Il l’a fait connaître par plusieurs ouvrages grand public parus aux Éditions de l’Homme : La Synergologie (1998), Les Codes inconscients de la séduction (2004), Le Langage universel du corps (2009), puis Le Grand Livre de la synergologie (2022).
📘 Ce que dit la synergologie d’elle-même
Ses promoteurs la présentent comme une discipline qui permet de comprendre les pensées et les émotions d’une personne à partir de l’observation de ses gestes, de ses postures et de ses micro-mouvements, en particulier ceux qu’elle ne contrôle pas consciemment.
Elle est proposée en formation dans des domaines variés : recrutement, management, négociation, médiation, et parfois sécurité ou justice. C’est précisément ce dernier usage qui a attiré l’attention des chercheurs.
Partie 2
Le Tableau d’éléments corporels (T.E.C.)
L’outil central de la synergologie est le T.E.C., une grille qui recense des gestes et leur attribue une signification. Selon ses promoteurs, il classe notamment :
- les endroits du visage ou du corps où les mains se posent (menton, bouche, cheveux…) ;
- la manière dont elles s’y posent : frotter, tapoter, effleurer ;
- des micro-mouvements comme les clignements de paupières ou les démangeaisons ;
- les gestes réalisés avec des objets : manipuler un stylo, ajuster ses lunettes.
La synergologie affirme ainsi, par exemple, qu’une main posée sur le menton peut signaler la réflexion ou l’hésitation, ou qu’une main dans les cheveux peut traduire l’embarras ou une tentative de séduction, selon le contexte.
⚠️ À lire avec prudence
Ces significations sont celles que la synergologie avance. À ce jour, elles n’ont pas été validées par des études indépendantes publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture (voir partie 3).
Partie 3
Ce qu’en dit la recherche
Plusieurs équipes de chercheurs, notamment à l’Université de Montréal, ont examiné la synergologie de près. Leurs conclusions convergent.
- 2015 : une analyse publiée dans la Revue de psychoéducation conclut que la synergologie relève d’une pseudoscience du décodage du non-verbal.
- 2018 : une étude publiée dans la Revue québécoise de psychologie recherche les publications scientifiques de la synergologie. Les auteurs n’identifient qu’un seul article de son fondateur dans une revue à comité de lecture, publié en 2013.
- 2020 : une quarantaine de chercheurs internationaux spécialistes de la communication non verbale co-signent un article qui met en garde contre l’usage de méthodes pseudoscientifiques, dont la synergologie, dans les domaines de la sécurité et de la justice.
🎓 Qu’est-ce qu’une pseudoscience ?
C’est une démarche qui emprunte le vocabulaire et l’apparence de la science (grilles, codes, références aux neurosciences) sans en respecter les exigences : publier ses résultats, les soumettre à la critique de chercheurs indépendants, accepter qu’une hypothèse soit réfutée par les faits.
Depuis 2020, les synergologues publient leurs propres travaux dans une Revue de synergologie, dont le comité de lecture est composé de personnes formées à la synergologie. Cela ne remplace pas l’évaluation par des chercheurs extérieurs à la méthode.
Partie 4
Ce que l’on sait vraiment du non-verbal
Le langage corporel compte, bien sûr : il exprime des émotions, crée ou abîme la relation, renforce ou contredit les mots. Mais la recherche montre surtout qu’il est beaucoup plus difficile à lire qu’on ne le croit.
pour distinguer le vrai du faux, à peine plus que le hasard (50 %) ; seuls 47 % des mensonges sont repérés
dans la grande méta-analyse de Bond et DePaulo (2006), avec près de 24 500 juges
aucun geste ne trahit à coup sûr le mensonge : la plupart des indices y sont faiblement liés, voire pas du tout
Une autre synthèse, menée par DePaulo et ses collègues en 2003 sur 120 études, a examiné 158 indices comportementaux supposés trahir le mensonge. La plupart n’étaient pas liés au mensonge, ou très faiblement. Autrement dit, un geste isolé ne dit presque rien de ce qu’une personne pense vraiment.
| Ce qu’affirme le décodage | Ce que montre la recherche |
|---|---|
| Chaque geste a une signification précise. | Un même geste peut avoir mille causes : fatigue, froid, habitude, culture, émotion. |
| Le corps trahit le mensonge. | Nous détectons le mensonge à peine mieux qu’à pile ou face. |
| Une formation permet de lire les autres. | Être sûr de soi ne rend pas plus juste : la confiance et l’exactitude sont peu liées. |
| Le langage corporel est universel. | Certaines expressions d’émotions sont largement partagées, mais les gestes varient selon les cultures et les personnes. |
Partie 5
Observer sans surinterpréter
Faut-il pour autant ignorer le langage corporel ? Non. Il s’agit plutôt de passer d’une logique de décodage (« ce geste veut dire que… ») à une logique d’attention (« je remarque quelque chose, je vérifie »).
Quatre repères pour une observation juste
- Observer des changements, pas des gestes. Ce qui informe, c’est une rupture par rapport à la manière habituelle d’être de la personne, pas un geste pris seul.
- Tenir compte du contexte. Des bras croisés dans une salle froide ne disent pas la même chose que dans une discussion tendue.
- Vérifier par la parole. « J’ai l’impression que quelque chose te gêne, je me trompe ? » vaut mieux que toute interprétation silencieuse.
- Se méfier de ses certitudes. Un recrutement, une médiation ou un jugement fondés sur la lecture des gestes peuvent conduire à des erreurs graves et injustes.
🌱 Le corps, en art-thérapie
Dans les pratiques à médiation corporelle, le corps n’est pas un texte à décrypter par un expert. Il est une expérience à vivre et à explorer. C’est la personne elle-même qui met des mots sur ce qu’elle ressent, si elle le souhaite, sans qu’on lui attribue une signification de l’extérieur.
Observer le corps de l’autre est une marque d’attention. Prétendre le lire est une prise de pouvoir.
Partie 6
Questions fréquentes
La synergologie est-elle une science ?
Ses promoteurs la présentent comme une discipline scientifique, mais plusieurs travaux de chercheurs indépendants la qualifient de pseudoscience : ses affirmations n’ont pas été validées par des études publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture.
Peut-on détecter un mensonge grâce au langage corporel ?
Très difficilement. Une méta-analyse de 206 études montre que nous distinguons le vrai du faux dans 54 % des cas en moyenne, à peine mieux que le hasard. Aucun geste ne trahit à coup sûr le mensonge.
Que penser d’une formation en synergologie ?
Elle peut sensibiliser à l’observation du corps, mais ses grilles d’interprétation ne reposent pas sur des preuves scientifiques solides. Il est préférable de ne pas s’en servir pour prendre des décisions sur une personne : recruter, juger, évaluer sa sincérité.
Le langage corporel est-il universel ?
En partie seulement. Certaines expressions d’émotions sont largement reconnues d’une culture à l’autre, mais la plupart des gestes, des distances et des postures varient selon les cultures, les familles et les personnes.
Conclusion
Regarder le corps, sans prétendre le lire
La synergologie a le mérite d’attirer l’attention sur la richesse du langage corporel. Mais ses grilles de décodage ne sont pas validées scientifiquement, et la recherche montre que nous lisons les autres bien moins bien que nous le pensons. Le corps parle, oui : il dit surtout qu’il se passe quelque chose, rarement quoi. Pour le savoir, rien ne remplace l’écoute et la question posée avec bienveillance.
Aller plus loin
- Règle des 3V de Mehrabian (7-38-55) : ce qu’elle dit vraiment, l’autre grand mythe sur le non-verbal.
- Émotions, sentiments, états : les distinguer pour mieux se réguler, pour mettre des mots justes sur ce que l’on ressent.
- Méthode DISC : une clé simple pour mieux communiquer, un outil pratique, avec ses limites.
Sources
- Denault, V., Larivée, S., Plouffe, D., & Plusquellec, P. (2015). La synergologie, une lecture pseudoscientifique du langage corporel. Revue de psychoéducation, 44(2), 425–455. Érudit
- Rochat, N., Delmas, H., Denault, V., Elissalde, B., et al. (2018). La synergologie révisée par les pairs. Revue québécoise de psychologie, 39(2), 271–290. Érudit
- Denault, V., Plusquellec, P., Jupe, L. M., St-Yves, M., Dunbar, N. E., Hartwig, M., et al. (2020). L’analyse de la communication non verbale : les dangers de la pseudoscience en contextes de sécurité et de justice. Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, 73(1), 15–44.
- Bond, C. F., & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgments. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214–234. doi:10.1207/s15327957pspr1003_2
- DePaulo, B. M., Lindsay, J. J., Malone, B. E., Muhlenbruck, L., Charlton, K., & Cooper, H. (2003). Cues to deception. Psychological Bulletin, 129(1), 74–118.
- DePaulo, B. M., Charlton, K., Cooper, H., Lindsay, J. J., & Muhlenbruck, L. (1997). The accuracy-confidence correlation in the detection of deception. Personality and Social Psychology Review, 1(4), 346–357.
- Turchet, P. (2022). Le Grand Livre de la synergologie. Montréal : Éditions de l’Homme.
