Phantasia et danse-thérapie : quand l’image intérieure met le corps en mouvement ⭐
Avant d’être un mouvement visible, une danse est d’abord une image intérieure. Les Grecs anciens avaient un mot pour désigner cette image qui précède et accompagne le geste : phantasia. Pourtant, son histoire est bien plus riche que ne le laisse entendre sa traduction française — « fantaisie ».
Vingt-quatre siècles plus tard, la philosophie antique continue d’éclairer ce qui se joue dans un atelier de danse-thérapie. En effet, une image, une sensation ou une représentation intérieure peut mettre le corps en mouvement. En retour, ce mouvement peut faire émerger quelque chose que les mots seuls n’atteignent pas.
🏛️ La phantasia chez Aristote : bien plus qu’un fantasme
En français courant, « fantaisie » évoque la légèreté, l’invention gratuite ou parfois l’irréel. Cependant, ce n’est pas le sens que lui donnait Aristote. Dans son traité De l’âme, la phantasia désigne une faculté psychique précise. Elle produit des images (phantasmata) à partir de ce que les sens ont perçu. Elle rend aussi cette image disponible lorsque l’objet perçu n’est plus présent.
Ainsi, la phantasia n’est ni la perception pure, qui dépend d’un objet présent, ni la pensée pure, qui manipule des concepts abstraits. Elle occupe plutôt un espace intermédiaire. De cette manière, l’image conserve la texture du sensible, sans dépendre de sa présence immédiate. C’est précisément cette position charnière qui la rend intéressante pour comprendre ce qui se passe dans le corps en mouvement.
Ainsi, la phantasia n’est ni la perception pure, qui dépend d’un objet présent, ni la pensée pure, qui manipule des concepts abstraits. Elle occupe un espace intermédiaire. L’image conserve alors la texture du sensible, sans dépendre de sa présence immédiate. C’est précisément cette position charnière qui la rend intéressante pour comprendre ce qui se passe dans le corps en mouvement.
🌀 Le lien oublié entre image intérieure et mouvement
Ce que certaines lectures modernes d’Aristote oublient, c’est que la phantasia n’est pas seulement une affaire de contemplation intérieure. Dans Sur le mouvement des animaux, Aristote lui attribue aussi un rôle dans l’action. En partie, c’est parce qu’une image se forme qu’un être vivant se met en mouvement. Il peut alors aller vers ce qu’il désire ou s’éloigner de ce qu’il redoute.
Autrement dit, bien avant les neurosciences de l’imagerie motrice, la philosophie antique avait déjà repéré le lien entre image intérieure et mouvement. Une image peut donc engager le corps. Cette intuition est restée longtemps en sommeil dans les études aristotéliciennes. Aujourd’hui, certains chercheurs la mobilisent à nouveau pour penser la danse-thérapie.
🫧 L’émersiologie : quand le corps vécu rejoint le corps vivant
Pour comprendre comment la phantasia a pu devenir un outil clinique en danse-thérapie, il faut également considérer un concept plus récent : l’émersiologie. Celle-ci a été développée par le philosophe et professeur en sciences du mouvement Bernard Andrieu.
Andrieu distingue le corps vivant du corps vécu. Le premier désigne tout ce que notre organisme fait sans que nous y pensions, en continu. Le second correspond à ce dont nous avons une conscience réflexive. L’émersion désigne alors le passage de l’un à l’autre. Un signal interne, jusque-là silencieux, devient une expérience que l’on peut reconnaître, nommer et habiter.
« L’émersion désigne le processus par lequel l’organisme vivant, dans ses régulations internes, devient objet d’une expérience vécue consciente. »
🎓 Une recherche récente : phantasia et danse-thérapie
La rencontre entre ces deux concepts — la phantasia aristotélicienne et l’émersiologie contemporaine — a donné lieu à une recherche doctorale française récente. Celle-ci porte précisément sur les bénéfices thérapeutiques de l’émersion des phantasia en atelier de danse-thérapie. Le travail concerne des adolescentes présentant des troubles du comportement.
L’hypothèse centrale peut se résumer simplement. Dans un atelier de danse-thérapie, les images intérieures (phantasia) qui émergent pendant le mouvement ne sont pas de simples décorations mentales. Elles peuvent devenir le lieu où quelque chose du corps vivant émerge. Il peut s’agir d’une tension ancienne ou d’un vécu jusque-là informe. Ce vécu peut alors devenir un corps vécu, accessible à la conscience et potentiellement à la transformation thérapeutique.
Ce travail de recherche mobilise également les apports de Rudolf Laban sur l’analyse du mouvement. Il s’intéresse notamment au facteur de Flux, cette qualité de fluidité ou de retenue dans le geste. La recherche mobilise aussi le concept de holding du pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott. Celui-ci désigne une fonction contenante qui permet à un vécu fragile de se déployer sans se désorganiser.
🩰 Ce que ça change concrètement en séance
Traduit en langage de praticien, ce cadre théorique invite à porter attention à un moment précis. Il s’agit de celui où une image surgit spontanément pendant le mouvement. Cela peut être une couleur, une texture, une scène ou une sensation qui prend soudain une forme presque visuelle. Ce moment n’est donc pas une distraction par rapport au « vrai » travail corporel. Au contraire, il peut devenir le cœur du travail.
⚖️ Nuances et limites
Il faut toutefois le dire clairement. La recherche doctorale mentionnée ici porte sur un contexte précis. Elle concerne un atelier spécifique et un public spécifique : des adolescentes avec des troubles du comportement. Ainsi, cette recherche ne constitue pas une preuve d’efficacité généralisable à toute pratique de danse-thérapie. De même, elle ne fournit pas un protocole standardisé applicable tel quel à tous les contextes.
Ce qui reste solide, en revanche, c’est la cohérence conceptuelle. Relier une notion philosophique ancienne, la phantasia, à un cadre contemporain d’analyse du corps, l’émersiologie, donne des mots précis à une intuition. Beaucoup de praticiens du mouvement la reconnaissent empiriquement, sans toujours savoir comment la nommer.
✅ Ce qu’il faut retenir
La phantasia n’est pas une fantaisie au sens moderne. Depuis Aristote, elle désigne la faculté par laquelle une image intérieure se forme à partir du vécu sensoriel. Cette image peut ensuite engager le corps dans le mouvement. De son côté, l’émersiologie contemporaine de Bernard Andrieu offre un cadre pour comprendre comment le mouvement peut faire émerger, depuis le corps vivant, des vécus accessibles à la conscience.
Une recherche doctorale récente a exploré cette articulation en atelier de danse-thérapie. Le résultat n’est pas une recette. Il invite plutôt à porter une attention particulière aux images qui surgissent pendant le mouvement. Surtout, il suggère de ne pas les forcer à parler avant qu’elles ne soient prêtes.
📚 Sources et références
- Thèse de doctorat de Julia-Marine CHAMODON — Les bénéfices thérapeutiques de l’émersion des phantasia dans un atelier de danse-thérapie auprès d’adolescentes souffrant de troubles du comportement. Psychologie. Université Paris Cité, 2021. Français. ⟨NNT : 2021UNIP5260⟩. ⟨tel-04341685⟩.
- Laban, R. — Analyse du mouvement, facteurs d’effort (dont le Flux) — cadre de référence en danse-mouvement-thérapie.
- Winnicott, D. W. — Concept de holding (fonction contenante) — psychanalyse du développement de l’enfant.
- Aristote — De l’âme (De Anima), Livre III, chapitres 3 et suivants — sur la phantasia comme faculté intermédiaire entre perception et pensée.
- Aristote — Sur le mouvement des animaux (De Motu Animalium) — sur le rôle de la phantasia dans le déclenchement de l’action motrice.
- Andrieu, B. (2016) — Sentir son corps vivant : émersiologie 1. Vrin, Paris.
