Quand le silence du système protège les prédateurs sexuels
⚠️ Avertissement — contenu sensible
Cet article aborde les violences sexuelles sur mineurs, l’inceste et les défaillances institutionnelles. Il est écrit pour informer, nommer et soutenir, pas pour choquer. Si vous êtes personnellement concerné·e, des numéros d’aide figurent en fin d’article.
Le 29 mai 2026, Lyhanna, 11 ans, disparaît à Fleurance, dans le Gers, après avoir quitté son collège. Son corps est retrouvé le 4 juin. L’homme mis en examen, âgé de 41 ans, avait déjà fait l’objet de plusieurs signalements et plaintes qui n’avaient pas abouti à des poursuites.
Cet article ne revient pas sur le crime. Il s’intéresse à ce que l’affaire révèle de la manière dont la parole des enfants est reçue, traitée, et parfois perdue.
Partie 1
L’affaire Lyhanna : ce que l’on sait
- 29 mai 2026
Lyhanna disparaît à Fleurance (Gers) après avoir quitté son collège. Les recherches mobilisent les gendarmes.
- 30 mai
Un homme de 41 ans, Jérôme Barella, est placé en garde à vue.
- 1er juin
Il est mis en examen à Agen pour enlèvement et séquestration de mineure de moins de 15 ans, et placé en détention provisoire.
- 4 juin
Le corps de Lyhanna est retrouvé.
- 7 et 8 juin
Le garde des Sceaux demande aux procureurs généraux de reprendre les plaintes visant des enfants. Le 8 juin, 60 400 personnes se rassemblent dans 216 lieux en France, selon le ministère de l’Intérieur.
- 10 juin
Le parquet de Béziers annonce la réouverture d’une enquête visant le père du suspect (voir plus bas). Le frère du suspect est mis en examen dans une procédure distincte.
- 15 juillet
Le parquet d’Agen annonce la mise en examen du suspect pour meurtre et viol sur mineure de moins de 15 ans (Lyhanna) et pour viols sur mineure dans une autre affaire. Il est présumé innocent.
Des alertes restées sans poursuite
Selon la procureure d’Auch, plusieurs procédures visaient le suspect avant la disparition : un signalement de la gendarmerie en 2017 sur une relation avec une mineure de 17 ans, jugée consentie et classé sans suite en 2018 ; une plainte pour viol sur une fillette de 7 ans déposée en 2022, classée sans suite le 28 mai 2024 au motif d’une infraction insuffisamment caractérisée, sans que le suspect ait été placé en garde à vue. La presse recense au moins cinq signalements ou plaintes, pour un casier judiciaire resté vierge.
Dans l’entourage familial du suspect
Selon la presse, son père a été visé par deux plaintes déposées par des petites-filles de sa compagne, pour des faits dénoncés entre 2010 et 2013 : l’une a été classée sans suite en 2020 et c’est celle que le parquet de Béziers a rouverte le 10 juin 2026 ; l’autre s’est conclue par un non-lieu. Il conteste les faits et n’a pas été mis en examen. Son frère a été mis en examen le 10 juin pour viols sur mineur et viols sur conjoint, à la suite de plaintes d’anciennes compagnes, et nie les faits.
Ces éléments relèvent de procédures distinctes. Aucune condamnation n’a été prononcée à ce jour : chacune de ces personnes est présumée innocente.
📌 Repère institutionnel
Le ministre de la Justice a fait réexaminer par les parquets près de 70 000 dossiers de violences sexuelles sur mineurs. Mi-juillet, il a indiqué que 69 626 dossiers avaient été réétudiés et que 15 000 plaintes supplémentaires avaient été retrouvées auprès des services enquêteurs. Dans un courrier du 9 juin, le Premier ministre a évoqué l’aggravation des peines pour viols sériels, les règles de prescription, l’information des victimes et la motivation des classements sans suite en matière sexuelle, mesures envisagées dans un projet de loi. L’état d’avancement de ces textes évolue : il se consulte sur legifrance.gouv.fr et assemblee-nationale.fr.
Partie 2
L’inceste : un abus de pouvoir
Depuis la loi du 21 avril 2021, le Code pénal qualifie d’incestueux les viols et agressions sexuelles commis sur un mineur par un membre de la famille, ou par le conjoint d’un proche qui exerce sur lui une autorité de droit ou de fait (article 222-31-1, Légifrance).
Pour les cliniciens qui accompagnent les victimes, l’inceste n’est pas l’effet d’une pulsion incontrôlable : c’est un abus de pouvoir exercé par une personne en position d’autorité sur une personne vulnérable, le plus souvent un enfant ou un adolescent. Cette lecture est portée notamment par Judith Herman (Trauma and Recovery, 1992) et Muriel Salmona (Le Livre noir des violences sexuelles, 2013).
⚠️ Pourquoi cette distinction compte
Expliquer l’inceste par un « dérapage » ou une pathologie isolée déplace la responsabilité vers une impulsion presque excusable. Les décrire comme des choix répétés, souvent organisés, rend visibles les mécanismes qui permettent aux faits de durer.
Partie 3
Comment le silence se maintient
Les cliniciens et les associations décrivent six mécanismes qui reviennent dans les témoignages des victimes.
- 🔒 L’isolement progressif
L’enfant est coupé de ses repères de sécurité : amis, fratrie, adultes extérieurs à la famille. Plus personne à qui parler.
- 🪞 La confusion des rôles
La même personne est à la fois protectrice et abusive. Comment dénoncer quelqu’un dont on dépend affectivement et matériellement ?
- 🤫 Le secret comme ciment
Il est imposé par la menace, ou par la honte et la loyauté familiale. Il tient d’autant mieux que personne à l’extérieur ne semble prêt à entendre.
- ⚖️ La culpabilisation
« Tu as voulu », « tu n’as pas résisté » sont des stratégies de maintien de l’emprise : la honte se déplace vers celui ou celle qui subit.
- 🧊 La sidération
Face à l’insupportable, la conscience peut se « déconnecter » (dissociation), une réponse de survie décrite notamment par Bessel van der Kolk. Ce n’est pas un consentement.
- 🔄 La répétition
Quand l’abus dure depuis l’enfance, il devient une référence : l’enfant n’a pas d’autre point de comparaison.
Muriel Salmona rappelle que le trauma psychique laissé par les violences sexuelles est aussi réel que celui des violences physiques, qu’il ne disparaît pas spontanément et qu’il appelle une prise en charge spécialisée.
Partie 4
Le système du déni : ce que disent les chiffres
Les chiffres de référence viennent de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) et de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le traitement judiciaire de l’inceste.
victimes de violences sexuelles en France (CIIVISE)
sans suite lorsqu’elles concernent des violences sexuelles sur mineurs (CIIVISE). Le rapport de l’Assemblée donne 73 %
des cas où l’agresseur est un membre de la famille (CIIVISE)
🎓 Lire ces chiffres avec justesse
Un classement sans suite ne signifie pas que les faits sont faux : il peut tenir à une infraction jugée insuffisamment caractérisée, à un manque de moyens ou à d’autres motifs. Pour les seuls viols incestueux, le rapport parlementaire calcule un taux d’environ 41 % en 2024. La CIIVISE estime par ailleurs que seuls 3 % des mis en cause pour viol sur mineur sont condamnés.
Pourquoi la parole d’un enfant se perd
Les travaux de la CIIVISE et des parlementaires pointent plusieurs facteurs :
- Une formation insuffisante des professionnels du droit, de la gendarmerie, de la police et du travail social face aux traumatismes de l’enfant ;
- Des auditions peu adaptées : le protocole NICHD, validé scientifiquement pour recueillir la parole des enfants, fait partie des outils recommandés ;
- Un doute qui se déplace vers l’enfant, ou vers le parent qui cherche à le protéger ;
- Des juridictions surchargées, où le classement devient une réponse par défaut ;
- Un parent protecteur exposé : la CIIVISE rapporte des cas de mères poursuivies pour non-représentation d’enfant alors qu’elles cherchaient à protéger leur enfant.
Chaque alerte qui reste sans effet laisse un enfant sans protection.
Partie 5
Transmission des violences : prudence
Certains cliniciens décrivent comment un secret ou un traumatisme non nommé peut circuler d’une génération à l’autre dans une famille. C’est le champ de la « transmission psychique » (René Kaës, Haydée Faimberg, Serge Tisseron). Ces travaux relèvent surtout de la clinique et de la théorie, et leurs preuves empiriques restent plus limitées.
⚠️ Trois garde-fous
1. La grande majorité des personnes victimes de violences sexuelles n’en commettent jamais. 2. Une famille où plusieurs accusations existent n’est pas la preuve d’une « lignée » : chaque procédure se juge pour elle-même. 3. Parler de transmission ne diminue pas la responsabilité de l’auteur d’un acte.
Partie 6
« La Culture de l’inceste » : un livre, une thèse
En 2022, un ouvrage collectif dirigé par Iris Brey et Juliet Drouar est paru au Seuil (rééd. Points, 2024). Inspiré de l’expression « culture du viol », il propose de penser l’inceste comme une pratique rendue possible parce qu’elle est tolérée, et non comme une exception pathologique. Les autrices et auteurs y relient l’inceste au sexisme, à l’absence d’éducation aux limites corporelles et à l’instrumentalisation de la loyauté familiale.
C’est un essai politique et universitaire : il avance une thèse, il ne produit pas de statistiques nouvelles. Côté chiffres, on retient en France environ 1 adulte sur 10 concerné par l’inceste selon l’enquête Ipsos pour Face à l’inceste (2023, 11 %), un ordre de grandeur proche des estimations de la CIIVISE.
Penser l’inceste comme un fait de société n’efface pas la responsabilité individuelle : cela invite à regarder aussi les silences qui l’entourent.
Partie 7
Qui sont les victimes
L’image dominante est celle d’une petite fille. Elle n’est pas fausse, mais elle est incomplète, et cette incomplétude retarde des prises en charge.
- 🧒 Les enfants, filles et garçons
Les filles sont plus souvent victimes. Les garçons le sont aussi, avec une sous-déclaration liée à la honte et aux représentations de la masculinité.
- 👩 Les femmes adultes
Les mêmes rapports de domination peuvent s’exercer sur des adultes en situation de dépendance affective, économique ou sociale.
- 👨 Les hommes
La parole masculine est particulièrement difficile à libérer, ce qui retarde les soins.
- 🏘️ Un proche non familial
Entraîneur, voisin, ami de la famille : l’abus de confiance et le secret suivent les mêmes mécanismes.
Les auteurs sont très majoritairement des hommes, les victimes peuvent être de tout genre, de tout âge et de tout milieu. Ce qui définit ces violences, c’est un rapport de pouvoir asymétrique.
L’affaire Lyhanna elle-même relève de cette dernière catégorie : la fillette n’était pas de la famille du suspect. Ce n’est pas un inceste, mais le traitement des alertes pose des questions de même nature.
Partie 8
Le génogramme : un outil pour comprendre
En thérapie familiale systémique (Murray Bowen, puis Monica McGoldrick et Randy Gerson), le génogramme est un schéma qui représente une famille sur plusieurs générations. Contrairement à l’arbre généalogique, il ajoute les relations, les ruptures, les secrets et les événements marquants. C’est un outil clinique qui se construit avec un praticien formé, pas un outil d’enquête.
- ⬜ Carré : un homme
- ⚪ Cercle : une femme
- 🟥 Double contour rouge : personne mise en cause (et non condamnée)
- 🟧 Contour orange : victime identifiée
- │ Ligne verticale : filiation
- ┄ Pointillés rouges : plainte ou procédure
📌 Note clinique
Pour les personnes concernées par un contexte familial difficile, le génogramme peut aider à passer d’un ressenti diffus à une vue d’ensemble : comprendre que ce qui se vit n’est pas une fatalité personnelle. Il se réalise de préférence avec un praticien formé à la systémique.
Partie 9
Ce que vivent les victimes
Si vous avez vécu des violences sexuelles, certaines de ces expériences vous sont peut-être familières. Elles sont nommées pour qu’elles cessent d’appartenir à la honte.
- Vous n’avez pas réagi, vous étiez comme gelé·e.C’est la sidération. Ce n’est pas un consentement.
- Vous avez mis des années à mettre des mots dessus.C’est fréquent : la dissociation peut empêcher la mémoire de se fixer de façon linéaire.
- Vous aimez, ou avez aimé, la personne qui vous a fait du mal.C’est l’une des conséquences les plus douloureuses et les moins comprises de l’inceste.
- Vous ne vous sentez pas légitime à porter plainte.Ce que vous avez vécu relève de la loi, quelle que soit la réaction que vous anticipez.
- Vous avez parlé et on ne vous a pas cru.Ce n’est pas votre faute. Les défaillances d’écoute sont documentées.
- Vous vous demandez si vous exagérez.L’auto-minimisation est un effet fréquent du traumatisme.
La honte appartient à ceux qui ont agi, et à celles et ceux qui ont regardé ailleurs. Une personne formée aux psychotraumatismes peut vous aider à avancer à votre rythme.
Partie 10
Ce que l’affaire devrait changer
Des mesures ont été annoncées en juin 2026 : revue des dossiers, examen accéléré d’une proposition de loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles, motivation des classements sans suite. Elles interviennent après la mort d’une enfant de 11 ans, ce qui interroge la manière dont une société traite ce qu’elle ne veut pas voir.
La CIIVISE avait formulé 82 recommandations dès novembre 2023. Parmi les leviers identifiés :
- couper tout contact entre l’enfant et l’agresseur présumé dès un signalement crédible ;
- former massivement les professionnels du droit, de la gendarmerie, de la police et du travail social ;
- généraliser des auditions d’enfants adaptées, comme le protocole NICHD ;
- garantir un accompagnement psychologique et juridique aux victimes ;
- rendre les procédures de signalement rapides et protectrices.
Une société se juge à la façon dont elle traite ses enfants, et à la vitesse avec laquelle elle les écoute.
Si vous avez besoin d’aide
Ressources immédiates
24 h/24, gratuit. Pour les enfants, et pour les adultes inquiets pour un enfant. allo119.gouv.fr
7 j/7. Aide aux victimes de violences physiques, sexuelles ou psychologiques, au sein de la famille ou en dehors.
Pour les femmes victimes de violences, y compris sexuelles.
Pour les violences en ligne (cyberharcèlement, chantage, contenus), le 3018 est le numéro national dédié, ouvert 7 j/7 de 9 h à 23 h. En cas de danger immédiat : 17 ou 112.
Associations spécialisées : Face à l’inceste et Mémoire Traumatique et Victimologie (memoiretraumatique.org), qui propose des ressources et un annuaire de soignants formés.
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Sources
- CIIVISE (2023). Violences sexuelles faites aux enfants : « On vous croit », rapport final. ciivise.fr
- Assemblée nationale (XVIIe législature, 2026). Rapport n° 3005 de la commission d’enquête sur le traitement judiciaire des affaires d’inceste ; proposition de résolution n° 2073. assemblee-nationale.fr
- Franceinfo et France 3 Occitanie (juin et juillet 2026). Dossiers « Affaire Lyhanna », reprenant les conférences de presse des parquets d’Auch, Béziers et Agen.
- Ministère de l’Intérieur, chiffres des rassemblements du 8 juin 2026, rapportés par la presse nationale.
- Ipsos pour Face à l’inceste (2023). Enquête sur l’inceste en France.
- Légifrance : Code pénal, article 222-31-1 (loi du 21 avril 2021) ; Code civil, article 9-1 (présomption d’innocence).
- Herman, J. (1992). Trauma and Recovery. New York : Basic Books.
- Salmona, M. (2013, 2e éd. 2015). Le Livre noir des violences sexuelles. Paris : Dunod.
- Van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score. New York : Viking (trad. fr. Le Corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018).
- Kaës, R. et al. (1993). Transmission de la vie psychique entre générations. Paris : Dunod.
- Bowen, M. (1978). Family Therapy in Clinical Practice. New York : Jason Aronson.
- McGoldrick, M. & Gerson, R. (1985). Genograms in Family Assessment. New York : Norton.
- Brey, I. & Drouar, J. (dir.) (2022). La Culture de l’inceste. Paris : Seuil (rééd. Points, 2024).
- Numéros d’aide : allo119.gouv.fr ; e-Enfance (3018) ; masecurite.interieur.gouv.fr.
Article à visée informative et éducative, rédigé par Mickaël Chalopin (NezSens). Il ne se substitue pas à un accompagnement psychologique, médical ou juridique personnalisé.
