Affaire Lyhanna : quand le silence du système protège les prédateurs
Le 29 mai 2026, Lyhanna, 11 ans, disparaît à Fleurance dans le Gers après avoir quitté son collège. Son corps est retrouvé peu après. Le principal suspect, Jérôme Barella, avait déjà fait l’objet de plusieurs plaintes et signalements — restés sans suite.
Puis les révélations s’accumulent. Le frère du suspect, Yannick Barella, est placé en garde à vue pour des faits de viols sur mineurs, viols par conjoint, séquestrations et menaces de mort — des faits commis entre 2007 et 2017, révélés par une plainte déposée deux ans auparavant. Le père, Joël Barella, est à son tour visé par deux plaintes pour agressions sexuelles déposées par deux de ses petites-filles — dont une pour viol. Classée sans suite en 2020. Relancée en juin 2026 seulement, à l’aune du drame.
Trois générations. Trois hommes de la même famille. Des plaintes à chaque fois. Des classements sans suite à chaque fois.
L’affaire Lyhanna — ce que nous savons
Fleurance, Gers. 29 mai 2026. Une collégienne de 11 ans ne rentre pas chez elle. Les recherches mobilisent les gendarmes pendant plusieurs jours. Un témoin place Lyhanna dans le véhicule d’un homme de 41 ans rapidement identifié grâce aux images de vidéosurveillance.
Jérôme Barella est mis en examen le 1er juin. Puis le corps de Lyhanna est retrouvé. La France apprend alors, progressivement, que cet homme n’était pas inconnu des institutions. Des plaintes pour agressions sexuelles sur mineurs avaient été déposées contre lui. Elles n’avaient pas suffi.
Le 8 juin, plus de 60 000 manifestants se rassemblent dans plusieurs villes pour dénoncer les dysfonctionnements institutionnels. Ce mouvement est rare : il ne réclame pas seulement justice pour Lyhanna. Il réclame un changement de système. Que la honte change de camp.
Une lignée de violence : quand l’inceste se transmet comme une norme
L’affaire Barella illustre ce que les cliniciens connaissent depuis longtemps. Les violences sexuelles intrafamiliales ne tombent pas du ciel. Elles s’inscrivent dans des dynamiques qui se perpétuent, d’une génération à l’autre, quand personne ne les nomme et quand aucune institution ne les arrête. Ça devient des malédictions (ce qui ne se dit pas ou mal).
Qu’est-ce que l’inceste, au sens clinique ?
L’inceste désigne les relations sexuelles imposées entre membres d’une même famille — qu’il s’agisse de liens biologiques ou de liens de substitution (beau-père, oncle, figure d’autorité familiale). Ce n’est pas une pulsion incontrôlable. C’est un acte de domination, exercé par une personne en position de pouvoir sur une personne vulnérable — le plus souvent un enfant ou un adolescent.
Comment la violence se transmet-elle d’une génération à l’autre ?
Plusieurs mécanismes sont documentés par la clinique et les recherches en psychologie familiale.
La normalisation du silence opère d’abord. Dans une famille où la violence sexuelle n’est jamais nommée, elle devient le non-dit structurant. L’enfant grandit dans un environnement où l’abus est présent mais invisible. Il n’a pas de mots pour ce qu’il vit — et personne autour de lui pour lui en offrir.
L’apprentissage du pouvoir sur l’autre est un second mécanisme. Certains enfants victimes reproduisent, à l’âge adulte, des comportements similaires. Ce n’est ni une fatalité ni une excuse. C’est une réalité clinique qui appelle une prise en charge — pas l’impunité.
La dilution de la honte fonctionne enfin comme un liant. Dans une structure familiale où l’abus est partagé entre plusieurs hommes, la honte ne se concentre pas sur les auteurs. Elle se déplace vers les victimes.
Ce n’est pas du désir — c’est de la domination
L’une des erreurs les plus répandues consiste à expliquer l’inceste par la pulsion, le dérapage, la pathologie isolée. Cette lecture protège les agresseurs. Elle invisibilise le système. Elle replace la responsabilité dans une impulsion — incontrôlable, donc presque excusable — plutôt que dans un choix délibéré, répété, organisé.
Les six mécanismes ci-dessous sont documentés dans la littérature clinique (Muriel Salmona, Judith Herman, Marie-France Hirigoyen) et dans les témoignages recueillis par les associations spécialisées.
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1. L’isolement progressifL’enfant est coupé de ses repères de sécurité — amis, fratrie, adultes de confiance extérieurs à la famille. Plus personne à qui parler. Plus personne susceptible de croire ce qu’il pourrait dire.
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2. La confusion des rôlesL’agresseur se positionne simultanément comme protecteur et comme abuseur. Cette contradiction paralyse l’enfant. Comment dénoncer quelqu’un dont on dépend affectivement et matériellement ?
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3. Le secret comme cimentLe secret est imposé — parfois explicitement (menaces), parfois implicitement (honte, loyauté familiale). Il tient d’autant mieux que personne, à l’extérieur, ne semble prêt à entendre.
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4. La culpabilisation de la victime« Tu as voulu. » « Tu n’as pas résisté. » Ces formulations ne sont pas des erreurs de perception. Ce sont des stratégies de maintien de l’emprise. La honte se déplace vers celui ou celle qui subit.
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5. La sidération traumatiqueFace à l’insupportable, le cerveau se protège. La dissociation — phénomène par lequel la conscience se « déconnecte » partiellement de ce qui se passe — est une réponse neurobiologique documentée (Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, 2014). Ce n’est pas un signe de consentement. C’est une réponse de survie.
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6. La répétition comme normalisationQuand l’abus se répète depuis l’enfance, il devient une référence. L’enfant n’a pas d’autre point de comparaison. Ce que d’autres appelleraient violence, il l’appelle simplement « la vie ».
« Le trauma psychique laissé par les violences sexuelles est aussi réel que celui causé par des violences physiques. Il doit être pris en charge avec le même sérieux et la même expertise. Il ne guérit pas spontanément. »
Le système du déni : une complicité silencieuse
Ce qui s’est passé avec la famille Barella n’est pas une anomalie. C’est l’expression la plus visible d’un fonctionnement systémique. Les chiffres le confirment — et ils sont accablants.
Sources : Mémoire Traumatique et Victimologie ; Commission d’enquête sur l’inceste, Assemblée nationale, 2025.
Ces chiffres ne décrivent pas des dysfonctionnements ponctuels. Ils décrivent une norme.
Pourquoi le système ne croit pas les enfants ?
Pour Solène Podevin-Favre, présidente de l’association Face à l’inceste, « les défaillances dans notre système démarrent dès le recueil de la parole de l’enfant ».
Plusieurs facteurs structurels ont été identifiés par la Commission d’enquête parlementaire sur l’inceste :
- La formation insuffisante des policiers, gendarmes, juges et travailleurs sociaux face aux traumatismes de l’enfant
- L’absence de protocoles standardisés — le protocole NICHD (National Institute of Child Health and Human Development), pourtant validé scientifiquement, est rarement utilisé
- Le déplacement du doute : « très rapidement, le doute se déplace vers l’enfant et vers le parent qui le protège »
- La surcharge des tribunaux et la culture du classement sans suite comme réponse par défaut
- Des circulaires de politique pénale qui mentionnent rarement les violences sexuelles sur enfants comme priorité
Le parent protecteur — souvent la mère — se retrouve face à un choix impossible : remettre l’enfant à un agresseur présumé, ou s’exposer à des poursuites pour non-représentation d’enfant. Le système ne protège pas les victimes. Il protège ses propres procédures.
La Culture de l’inceste — quand un livre nomme le système
En 2022, un collectif de chercheurs, thérapeutes et auteurs publie aux éditions du Seuil un ouvrage qui marque un tournant dans la façon de penser ces violences. Non plus comme des accidents individuels. Non plus comme des pathologies isolées. Mais comme le produit d’une culture.
Inspiré de l’expression « culture du viol », le titre n’est pas une provocation. C’est une invitation à penser l’inceste non pas comme une exception pathologique, mais comme une pratique inscrite dans la norme — rendue possible parce qu’elle est tolérée, parfois encouragée. En France, une personne sur dix est concernée par l’inceste. Ce chiffre appelle une réponse politique et collective — pas seulement thérapeutique et individuelle.
Ce que le livre dit que le débat public n’ose pas encore dire
L’ouvrage rassemble des voix militantes et universitaires autour d’une seule question : pourquoi ? Quels sont les ressorts sociaux et anthropologiques qui rendent l’inceste possible ? Comment nos représentations culturelles — dans la fiction, la pornographie, les modèles familiaux hérités — contribuent-elles à maintenir ce silence ?
Plusieurs réponses convergent dans le livre. Le sexisme structurel légitime certaines personnes à disposer du corps des autres — et conditionne les non-hommes à accepter cette contrainte. L’absence d’éducation aux limites corporelles prive les enfants des outils pour nommer ce qui leur arrive. Et la loyauté familiale est systématiquement instrumentalisée pour maintenir le secret.
De l’individuel au systémique — un changement de regard nécessaire
Ce déplacement de regard est central. Tant que l’inceste est pensé comme l’acte d’un individu déviant, la réponse reste individuelle : soigner, punir, isoler. Mais si l’inceste est rendu possible par un système — une culture du silence, une organisation familiale patriarcale, une justice insuffisamment formée — alors la réponse doit être systémique.
C’est exactement ce que l’affaire Lyhanna révèle : ce n’est pas un prédateur isolé qui a traversé les mailles d’un filet accidentellement troué. C’est un système qui, pendant des décennies, a produit les conditions de son impunité.
Qui sont les victimes — au-delà des représentations
L’image dominante de la victime d’inceste est celle d’une petite fille. Cette représentation n’est pas fausse — les filles mineures constituent statistiquement le groupe le plus exposé. Mais elle est incomplète. Et cette incomplétude a des conséquences réelles : elle invisibilise des victimes, elle retarde des prises en charge, elle empêche des paroles de se former.
Ce que les hommes victimes nous apprennent sur la domination
La présence d’hommes victimes dans les statistiques — encore sous-évaluée — confirme une chose importante : l’inceste n’est pas d’abord une question de désir sexuel. C’est une question de pouvoir exercé sur un corps plus vulnérable. Ce pouvoir peut s’exercer sur n’importe qui, indépendamment du genre — dès lors qu’existe un rapport de force asymétrique.
Ce constat ne dilue pas la réalité du genre dans ces violences. Les agresseurs sont dans l’écrasante majorité des hommes — c’est un fait documenté, que les associations et la criminologie confirment. Mais les victimes, elles, peuvent être de tout genre, de tout âge, de tout milieu social.
Lire l’arbre pour comprendre : le génogramme des Barella
En thérapie familiale systémique et en criminologie, le génogramme est un outil graphique représentant les liens de parenté sur plusieurs générations. Étymologiquement, il signifie « l’écriture de l’origine ». Il permet de visualiser non seulement les relations biologiques, mais aussi la transmission de comportements, de secrets et de dynamiques de pouvoir.
Contrairement à l’arbre généalogique — qui cartographie les filiations — le génogramme est un outil clinique. Il superpose aux liens familiaux les patterns relationnels : conflits, alliances, ruptures, secrets transmis, comportements répétés de génération en génération. Il est utilisé en thérapie familiale (Murray Bowen, Salvador Minuchin) pour rendre visible ce qui se répète sans jamais être nommé.
Dans l’affaire Barella, ce schéma révèle quelque chose de glaçant : trois générations d’hommes, des victimes à chaque étage, des plaintes à chaque fois, et un système judiciaire qui, à chaque fois, a choisi le silence.
Les cercles représentent les victimes identifiées publiquement. Leur nombre exact et leurs liens précis avec les mis en cause sont susceptibles d’évoluer avec l’avancement de l’instruction.
Ce que vivent les victimes — ne pas se sentir seul·e
Si vous avez vécu ou vivez des violences sexuelles dans un contexte familial, certaines expériences sont peut-être familières. Les voici nommées — non pour les cataloguer, mais pour qu’elles cessent d’appartenir à la honte.
- Vous n’avez pas réagi. Vous étiez comme gelé·e. C’est la sidération traumatique. Ce n’est pas du consentement.
- Vous avez mis des années à mettre des mots dessus. C’est normal. La dissociation peut empêcher la mémoire de se former de façon linéaire.
- Vous aimez toujours, ou avez aimé, la personne qui vous a fait du mal. C’est normal. La dépendance affective envers un adulte abuseur est l’une des conséquences les plus douloureuses — et les moins comprises — de l’inceste.
- Vous ne vous sentez pas légitime à porter plainte. Vous l’êtes. Ce que vous avez vécu est un crime, indépendamment de la réaction que vous anticipez.
- Vous avez parlé et on ne vous a pas cru. Ce n’est pas votre faute. C’est une défaillance du système — documentée, mesurée, dénoncée publiquement.
- Vous vous demandez si vous avez exagéré. Non. L’auto-minimisation est l’un des effets les plus constants du traumatisme complexe.
La honte est du mauvais côté
L’une des stratégies les plus efficaces du système de domination est le déplacement de la honte. Elle est adressée à la victime. Elle lui est imposée. Elle l’isole.
La honte devrait appartenir à ceux qui ont agi, à ceux qui ont regardé ailleurs, à ceux qui ont classé sans suite pendant des années.
Ce que l’affaire Lyhanna devrait changer
Face à l’émotion nationale, plusieurs mesures ont été annoncées en juin 2026. L’examen d’une proposition de loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles va être accéléré. Un décret encadrera désormais les classements sans suite. Le réexamen de 70 000 plaintes a été ordonné.
Ces mesures sont nécessaires. Elles arrivent après la mort d’une enfant de 11 ans. Ce calendrier dit quelque chose sur la façon dont une société traite ce qu’elle ne veut pas voir.
La Commission d’enquête parlementaire sur l’inceste, dont les travaux précèdent l’affaire, avait déjà identifié plusieurs leviers essentiels :
- Systématiser le principe de précaution dès le premier signalement crédible
- Généraliser le protocole NICHD pour l’audition des enfants victimes
- Former massivement les professionnels du droit, de la gendarmerie et du travail social
- Garantir un accompagnement psychologique et juridique systématique aux victimes
- Réexaminer les procédures de signalement pour garantir une réponse rapide
La question n’est pas seulement : que faire maintenant ? La question est : pourquoi a-t-il fallu en arriver là ?
Ressources immédiates
🫂 Parler, être entendu·e, être accompagné·e
- Herman, J. (1992) — Trauma and Recovery. Basic Books, New York.
- Salmona, M. (2013, 2e éd. 2015) — Le Livre noir des violences sexuelles. Dunod, Paris.
- Van der Kolk, B. (2014) — Le Corps n’oublie rien. Albin Michel, Paris.
- Brey, I. & Drouar, J. (dir.) (2022) — La Culture de l’inceste. Seuil, Paris. (rééd. Points, 2024)
- Tisseron, S. (1996) — Secrets de famille. Masson, Paris.
- Hirigoyen, M.-F. (1998) — Le Harcèlement moral. Syros/La Découverte, Paris.
- Käes, R. et al. (1993) — Transmission de la vie psychique entre générations. Dunod, Paris.
- Bowen, M. (1978) — Family Therapy in Clinical Practice. Jason Aronson, New York.
- McGoldrick, M. & Gerson, R. (1985) — Genograms in Family Assessment. Norton, New York. [notation conventionnelle]
- Ministère de la Justice (2026) — Infostat Justice n° 205 — Viol et agression sexuelle sur mineur. justice.gouv.fr
- Mémoire Traumatique et Victimologie — Enquête nationale. memoiretraumatique.org
- Assemblée nationale (2025) — Commission d’enquête sur l’inceste, CR n° 3 & Proposition de résolution n° 2073. assemblee-nationale.fr
- Franceinfo / Europe 1 (juin 2026) — Dossier affaire Lyhanna.
- Face à l’Inceste (juin 2026) — Déclarations publiques. Franceinfo.
