MIVILUDES
La Miviludes existe depuis plus de vingt ans — et pourtant, la plupart des gens n’ont qu’une idée floue de ce qu’elle fait réellement. Beaucoup l’imaginent tournée vers des groupes marginaux et spectaculaires. La réalité d’aujourd’hui est bien plus discrète, et bien plus proche de nous qu’on ne le pense : coaching, bien-être, accompagnement thérapeutique.
En 2024, 4 571 signalements ont été reçus par la Mission — plus du double d’il y a dix ans. Et selon une étude qu’elle a menée la même année, 61 % des personnes interrogées déclarent connaître une victime de dérive sectaire. 🔍
Qu’est-ce que la Miviludes
La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) est un organisme public placé en délégation du Premier ministre. Sa mission : observer et analyser le phénomène, coordonner l’action des pouvoirs publics, informer et sensibiliser le public, orienter les personnes concernées.
Elle reçoit des signalements et demandes d’informations du public, forme des professionnels (enseignants, personnels de santé, travailleurs sociaux), et transmet à la justice ce qui relève du pénal. Elle ne mène pas d’enquête judiciaire elle-même — ce rôle revient aux tribunaux — mais alimente, oriente et coordonne.
Ce que disent les chiffres
signalements reçus en 2024
d’augmentation depuis 2015 (2 160 signalements)
des personnes interrogées en 2024 disent connaître une victime
Répartition des thématiques dominantes des signalements, 2022-2024 :
Qu’est-ce qu’une dérive sectaire
Une dérive sectaire, ce n’est pas « croire à des choses fantaisistes » — en France, cette liberté est pleine et entière. C’est l’exploitation malveillante de la croyance ou de la confiance de quelqu’un, par la manipulation, pour obtenir de lui ce qu’il n’aurait probablement pas consenti à donner en pleine conscience : argent, travail non rémunéré, actes divers, parfois de nature sexuelle.
Sujétion psychologique
Placer une personne dans un état de dépendance tel qu’elle perd sa capacité de jugement libre. Délit créé par la loi du 10 mai 2024.
Abus de faiblesse
Exploiter l’état de sujétion d’une personne pour lui faire adopter un comportement gravement préjudiciable. Créé par la loi « About-Picard » du 12 juin 2001.
Le processus d’emprise suit souvent trois phases : séduction (gagner la confiance, valoriser, flatter), endoctrinement (faire adhérer à une façon de penser en disqualifiant les autres discours), puis isolement (rendre insupportables les doutes de l’entourage, pour couper progressivement les liens extérieurs).
Comment reconnaître une dérive sectaire
Face à l’impossibilité de définir juridiquement une « dérive sectaire » de façon exhaustive, la Miviludes s’appuie sur un faisceau de dix indices, issu de plusieurs commissions d’enquête parlementaires. Aucun ne suffit isolément — c’est leur combinaison qui compte, sauf le premier (l’emprise mentale), quasi systématiquement présent :
Un point souvent mal compris : sortir d’un tel fonctionnement est difficile — pas par faiblesse de la personne concernée, mais parce que le groupe met activement en œuvre des moyens pour retenir ses membres (intimidation, culpabilisation, rupture organisée avec ceux restés à l’intérieur). L’isolement social est l’indice le plus préoccupant, précisément parce que c’est le moyen le plus efficace pour maintenir quelqu’un « de force ».
Un phénomène qui traverse tous les secteurs
Coaching, développement personnel, nutrition, accompagnement de deuil, formations professionnelles, pratiques psychocorporelles : le point commun n’est jamais la discipline elle-même, mais l’absence de cadre et de contrôle dans son exercice.
Ce que le rapport souligne, et qui mérite d’être répété : les victimes ne sont pas nécessairement des personnes déjà fragiles. Des adeptes bien intégrés socialement et intellectuellement avant leur adhésion sont documentés. La vulnérabilité tient souvent davantage au contexte — un deuil, une reconversion, une période de transition — qu’à un trait de personnalité durable.
Vigilance dans le domaine de la santé
C’est le secteur le plus concerné (37 % des signalements), et l’un des plus graves : perte de chance de guérison, retard de diagnostic, décès évitables. Le vocabulaire lui-même est souvent trompeur — les mots « thérapie », « praticien », « médecine » ou « docteur » ne sont pas juridiquement protégés en France et peuvent être utilisés librement, contrairement aux titres des professions de santé réglementées.
Signaux à surveiller chez un praticien, quel que soit son domaine :
- Dénigre la médecine conventionnelle et ses traitements
- Incite à arrêter tout autre traitement en cours
- Promet une guérison « miracle », y compris pour une pathologie grave ou terminale
- Affirme être le seul à pouvoir vous soigner
- Incite à se couper de sa famille, de son médecin, de son entourage
- Pratique des tarifs très élevés, justifiés par la « rareté » de son savoir
- Tient un discours mêlant vocabulaire médical, psychologique et spirituel : « quantique », « vibratoire », « énergétique », « mémoire cellulaire », « reconnexion »
- Ne s’appuie sur aucune étude scientifique valide — seulement des témoignages
En cas de doute : se renseigner sur le parcours et les diplômes du praticien, interroger l’Ordre professionnel concerné si applicable, ne pas attendre pour consulter la Miviludes.
Éthique et art-thérapie
Une honnêteté nécessaire, y compris sur notre propre champ : l’art-thérapie n’est pas épargnée par ce risque. Un cadre impliquant proximité émotionnelle, autorité du praticien, et parfois absence de formation reconnue, peut créer les conditions d’une emprise — que l’intention initiale soit malveillante ou non.
C’est vrai aussi pour le mélange entre thérapie et spiritualité : quand un accompagnement thérapeutique se met à intégrer des éléments présentés comme spirituels ou énergétiques sans lien avec un cadre théorique reconnu, c’est un signal à prendre au sérieux — pas nécessairement une preuve de malveillance, mais une raison légitime de questionner le cadre.
Une précision utile, dans un sens comme dans l’autre : faire du coloriage de mandala fait du bien — et c’est très bien ainsi. Mais cette activité, comme beaucoup de pratiques créatives accessibles à tous, ne relève pas de l’art-thérapie professionnelle. La confusion entre une activité de bien-être et un accompagnement thérapeutique structuré, mené par un professionnel formé, est précisément le terrain sur lequel les dérives peuvent s’installer.
Le cas du yoga : nuancer sans minimiser
Le mot « yoga » apparaît à plusieurs reprises dans les publications de la Miviludes — ce qui peut prêter à confusion si l’on ne regarde pas ce qui est réellement documenté.
Cette distinction vaut pour n’importe quelle discipline citée dans les publications de la Mission : coaching, méditation, sophrologie. Le problème n’est jamais le nom de la pratique — c’est l’absence de cadre, et la confusion entretenue entre autorité (spirituelle ou thérapeutique) et emprise psychologique.
Comment agir, pour soi ou pour un proche
Si vous êtes inquiet pour un proche, la Miviludes recommande :
- Rester à l’écoute et ouvert au dialogue, plutôt que de couper le contact
- Éviter de juger, culpabiliser, ou critiquer ouvertement le groupe ou la personne — au risque de perdre sa confiance et de le pousser à se refermer davantage
- Lui faire savoir que vous restez disponible en cas de besoin, sans condition
- Se renseigner soi-même auprès de la Miviludes ou d’associations spécialisées, pour mieux comprendre le fonctionnement en jeu
Si vous voulez signaler une situation ou demander un avis :
Aider un proche
Le guide officiel complet pour accompagner une personne concernée sans rompre le lien.
Associations locales
Carte des contacts en région et associations spécialisées, pour un accompagnement de proximité.
Faire un signalement
Formulaire officiel de signalement ou de demande d’informations, pour vous-même ou pour un tiers.
Quand la critique devient « chasse aux sorcières »
Un schéma revient régulièrement, documenté dans la littérature sur l’emprise sectaire au sens large : lorsqu’un mouvement ou un praticien fait l’objet d’un signalement ou d’une mise en garde, la réponse prend parfois la forme d’un retournement — se présenter comme la véritable victime, cible d’une persécution institutionnelle ou médiatique.
Ce n’est pas une invitation à suspecter toute personne qui conteste une accusation — les erreurs et les excès existent aussi du côté de la vigilance. C’est une invitation à distinguer deux questions sans rapport : « cette personne se sent-elle persécutée ? » et « cette pratique a-t-elle causé un tort réel à quelqu’un d’autre ? » Seule la seconde relève du travail de la Miviludes et de la justice.
À retenir
- 4 571 signalements en 2024, +111 % depuis 2015 — et 61 % des personnes interrogées disent connaître une victime.
- La santé et le bien-être arrivent en tête des signalements (37 %), devant les cultes classiques.
- Dix indices, aucun suffisant isolément — sauf l’emprise mentale, quasi systématiquement présente.
- Provoquer l’abandon d’un traitement médical est un délit depuis la loi du 10 mai 2024, pas seulement une négligence.
- Le mélange formation/thérapie ou thérapie/spiritualité est identifié par la Miviludes elle-même comme un facteur de risque — y compris en art-thérapie.
- Aucune discipline n’est en cause en tant que telle — ni le yoga, ni le coaching. Ce qui compte, c’est le cadre.
- Les proches sont souvent la seule chance de sortie — rester présent sans juger compte plus qu’argumenter.
Sources et références
- Miviludes (2025) — Rapport d’activité 2022-2024.
- Miviludes — Comment aider un proche ? et Vos questions les plus fréquentes. miviludes.interieur.gouv.fr
- Loi n° 2024-420 du 10 mai 2024 — renforçant la protection des victimes de dérives sectaires (sujétion psychologique, provocation à l’abandon de soins).
- Loi n° 2001-504 du 12 juin 2001, dite « About-Picard ».
