Approche · Thérapeutique
Posture thérapeutique
Comment le socle commun — accompagner sans prendre toute la place, déployer ce qui est déjà là — se traduit concrètement dans le cadre d’un accompagnement en art-thérapie.
Une clinique du sens, pas de la production
Dans cet accompagnement, la créativité n’a pas de visée esthétique ni productive. Elle n’est pas un objectif en soi — elle est un moyen d’accès. Ici, la créativité ne désigne pas un talent artistique : c’est la capacité, à la portée de toutes et tous, à détourner un objet, à imaginer, à bricoler de façon poétique.
Ce qui compte, c’est ce qu’elle ouvre : un espace réflexif, proche de ce que les neurosciences appellent le mode par défaut — cet état d’esprit qui s’active quand l’attention se relâche, par exemple en rêvassant ou en griffonnant sans but précis. C’est dans cet état, plus que dans la concentration active, que des pensées, des images ou des associations inattendues peuvent émerger. La créativité devient alors un terrain d’observation de ce qui se passe à l’intérieur, pas un produit à réussir.
Pour s’y repérer — Le mode par défaut a été identifié par les travaux du neuroscientifique Marcus Raichle au début des années 2000. Il s’active dans la rêverie, l’introspection ou l’imagination libre — à l’opposé d’une tâche qui demande de la concentration dirigée.
Symboliser, plutôt que faire disparaître
Ce que cette créativité permet, au fond, c’est de donner une forme à une souffrance — de la symboliser. Symboliser, c’est offrir à une difficulté un espace autre que celui du corps qui souffre : la mettre à distance par les mots, par l’image, par le geste créatif.
Cette mise à distance n’est pas un détour ni un évitement. Le symbole fait partie de ce qui nous constitue depuis toujours : avant même d’agir dans le monde, chacun de nous est déjà représenté par un symbole — un prénom, un nom de famille — qui à la fois nous identifie et nous met à distance de ce que nous vivons. La créativité fonctionne sur ce même principe : elle donne à une expérience douloureuse une forme qui permet de vivre avec elle un peu plus légèrement, sans la nier ni chercher à l’effacer.
Pour s’y repérer — Ce mécanisme se rapproche de ce que la psychanalyse appelle la sublimation : l’énergie liée à une difficulté se déplace vers une réalisation valorisée — ici, le geste créatif — sans disparaître pour autant. Freud développe cette notion dès ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905).
« L’art-thérapie n’a pas pour cible le symptôme et ne cherche ni à colmater ni à expliquer ; elle conduit le sujet à poétiser son symptôme, à y mettre de son style comme marque de sa singularité absolue. »
— Jean-Pierre Royol, président de la Ligue Professionnelle d’Art-thérapieOn ne cherche donc pas à réduire ou à faire taire une difficulté — on lui laisse l’espace d’exister, pour que la personne puisse en faire autre chose qu’une douleur.
Ce travail de symbolisation a aussi une dimension protectrice. Une expérience qui ne trouve aucune forme — ni mots, ni image, ni geste — a davantage tendance à se rejouer directement dans le corps ou dans l’agir : ce que la clinique nomme un passage à l’acte, une décharge qui peut se tourner contre soi ou contre l’autre. Offrir un espace où une souffrance peut prendre forme peut ainsi favoriser, avec le temps, une réduction de cette tendance — sans jamais remplacer un suivi médical ou psychologique en cas de risque immédiat.
Pour s’y repérer — Ce lien entre défaut de symbolisation et passage à l’acte est un repère classique de la recherche sur les médiations thérapeutiques (voir notamment les travaux d’Anne Brun, Université Lyon 2, et de Thomas Rabeyron).
La relation comme matière de travail
Ce travail ne s’arrête pas à la médiation artistique. La relation elle-même — ce qui se joue entre la personne et moi — fait partie de l’accompagnement. En psychanalyse, on parle de transfert pour désigner ce que la personne projette inconsciemment sur l’accompagnant (une attente, une méfiance, un schéma relationnel ancien) — et de contre-transfert pour ce que cela éveille chez l’accompagnant lui-même. Plutôt que d’éviter ces mouvements, je les observe : ils sont souvent une matière de travail aussi riche que la créativité elle-même.
Souvent, la personne attribue à l’accompagnant une place particulière : celle de « celui qui sait », qui pourrait décoder, juger ou valider ce qu’elle vit ou produit. Refuser de s’installer dans cette place ne veut pas dire renoncer à toute expertise — sans elle, pourquoi venir me voir aurait-il un sens ? Cela veut dire distinguer deux savoirs : le savoir du thérapeute, qui porte sur le cadre, la lecture clinique, la posture — et le savoir de la personne elle-même, y compris ce qu’elle ne sait pas encore d’elle-même.
Le mot « clinique » vient du grec klinè, le lit : à l’origine, observer le patient directement, au plus près, plutôt que théoriser à distance. C’est cette présence à l’autre qui guide l’écoute ici — et ce que j’écoute, ce sont les ressources de la personne, y compris celles qu’elle ne connaît pas encore. C’est souvent là que surgissent des moments de surprise, d’émergence, de reconnexion — qui font, eux aussi, partie du travail.
Car la véritable interprète, ici, c’est la personne elle-même — au sens où un musicien interprète une partition, où un acteur interprète un rôle. Elle interprète son propre inconscient ; la créativité lui en donne la forme.
Pour s’y repérer — Cette position fait écho à un concept central de la psychanalyse lacanienne, le « sujet supposé savoir » : la place que le transfert attribue à l’accompagnant, et que celui-ci doit reconnaître sans s’y installer (Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964).
Ce travail d’observation ne se fait pas seul. Une supervision régulière — un espace tiers avec un autre professionnel — permet de prendre du recul sur ce qui se joue dans la relation, y compris en dehors des séances elles-mêmes.
Sources citées
- Royol, J.-P. (2013). Art-thérapie : au fil de l’éphémère. Dorval Éditions.
- Freud, S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle. — Sublimation
- Raichle, M. (2001). The brain’s default mode network.
- Lacan, J. (1964). Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. — Sujet supposé savoir
- Brun, A. ; Rabeyron, T. — travaux sur la symbolisation dans les médiations thérapeutiques.
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